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"L'écosystème des start-up doit accrocher le monde de la recherche", selon Paul-François Fournier (BPIFrance)

PROPOS RECUEILLIS PAR AURÉLIE BARBAUX

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Paul-Francois Fournier, directeur innovation de BPI France

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Pour Paul-François Fournier, directeur exécutif de la direction innovation de Bpifrance, la France a réussi à construire un écosystème d’innovation capable de rivaliser à l’international. Reste maintenant à connecter les start-up aux grands groupes et à valoriser la recherche technologique.

IT - Comment situez-vous la France dans le monde, en termes d'écosystème de start-up ?

P-F. F. : Toutes les briques de l'écosystème sont aujourd'hui en place. Il y a eu ces dernières années la cristallisation d'un travail long, de près de dix ans, pour créer un écosystème d'innovation. On a passé une étape, car des moyens sont arrivés, et il y a eu une prise de conscience des entrepreneurs et des pouvoirs publics pour créer cette vision. Il faut aujourd'hui que ce vivier de compétences et d'énergies accroche le monde de la recherche et de l'université, et soit un vrai moteur de la transformation des grands groupes. C'est vraiment l'étape d'après, pour les trois à cinq ans à venir. La French Tech est très prometteuse, mais sa valeur sera dans la valorisation de son savoir collectif.

IT - La mobilisation autour de la French Tech, qui a mis à l'honneur les jeunes pousses françaises du numérique, a parfois été perçue comme se faisant au détriment des autres secteurs. Comment rééquilibrer ?

P-F. F. : C'est vrai, notre système ne valorise pas encore assez des secteurs technologiques sur lesquels on a pourtant déjà de belles réussites, comme les biotechs. Regardez Cellectis, cotée à la Bourse de Paris. Il faut donc que l'on soit capable de financer davantage ces écosystèmes. Le programme d'investissements d'avenir, le PIA3, qui va se développer à partir de 2017, comprendra une enveloppe « Frontière venture », pour justement développer des outils de financement adaptés à ces start-up technologiques et à la recherche. Mais il reste encore à les inventer.

Paul-François Fournier est directeur exécutif de la direction Innovation Bpifrance depuis 2013. Élève de polytechnique et diplômé de Telecom ParisTech, il est entré chez France Télécom, comme ingénieur d’affaires en 1994. Il a été membre du comité exécutif de Wanado. En 2011 il prend la direction de l’exécutif du Technocentre d’Orange où il est en charge de l’innovation produits. Il a favorisé des méthodes d’organisation plus régionales et décentralisées comme le montre la création des Technocentres d’Amman et d’Abidjan.
IT - Lorsqu'une start-up française se fait racheter par une entreprise étrangère, quelle réaction avez-vous ? Content ? Déprimé ?

P-F. F. : Dans une bonne majorité des cas, c'est plutôt une bonne nouvelle, car c'est une forme de valorisation du savoir-faire français. Tout dépend ensuite à quel niveau de maturité se situe l'entreprise. Si la start-up est petite, il y a un risque de délocalisation important. Mais si elle a atteint une taille moyenne, et c'est le modèle Israélien dont il faut que l'on s'inspire, cela peut pousser le groupe acquéreur à venir installer une partie de sa R&D en France et à recréer de l'activité. Mais il reste un pincement au coeur que ce ne soit pas un groupe français qui l'ait rachetée. Et c'est pour cela que nous avons créé une petite équipe, le Hub Bpifrance, pour faire connaître la base de 40 000 entreprises innovantes que nous finançons depuis quinze ans.

IT - De fait, malgré les grands discours sur l'open innovation, les start-up technologiques françaises peinent à entrer en contact avec des entreprises. Que peut faire Bpifrance ?

P-F. F. : Nous aidons les grands groupes à prendre conscience de la richesse du terreau de start-up françaises. Ces grands groupes, qui ont une vision mondiale, vont dans la Silicon Valley, et trouvent que c'est formidable. Mais c'est à neuf heures de vol, et on n'y parle pas la même langue. Alors qu'en bas de chez elles, elles ont les mêmes, moins chères, et qui parlent la même langue. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas regarder ailleurs, car le monde est ouvert. Mais il y a en France un potentiel foisonnant. Le rôle du Hub est notamment de le faire découvrir aux grands groupes en fonction de leur besoin. Et cela marche à tous les coups car en moyenne, ils ne connaissent que 30 à 40 % des sociétés innovantes françaises qui pourraient les intéresser. Nous les aidons à se mettre en relation. Ensuite on fait un gros travail de formation, d'acculturation et de benchmarking. On forme par exemple leurs directeurs financiers au capital-risque. On les fait se rencontrer, dans le Hub, qui est aussi un lieu, pour créer une émulation positive.

IT - Pourquoi pousser les entreprises à acquérir des start-up, plutôt que de se contenter de travailler avec elles ?

P-F. F. : Nous poussons à l'acquisition, mais uniquement à la fin du processus de collaboration. Il faut des sorties pour que les fonds retrouvent leur mise plus rapidement, pour réinvestir. C'est aussi une logique industrielle, car l'acquisition permet d'intégrer des compétences et des moyens pour recréer un nouveau business. Enfin, il y a aussi une logique systémique. Il est de notre intérêt collectif que toutes les compétences de ces start-up viennent régénérer le management de ces grands groupes.

IT - Vous défendez l'idée selon laquelle l'innovation a de multiples visages, qui dépassent la seule technologie. Avez-vous réussi à faire passer ce message ?

P-F. F. : Oui, on a passé une étape importante. Aujourd'hui ce n'est plus un débat, y compris en dehors de Bpifrance. On a passé une autre étape symbolique dans la compréhension que l'innovation technologique s'enrichit des autres formes d'innovation, comme le modèle d'affaires, la distribution, le management, et lui donne des éléments de valorisation supplémentaires. Ces formes d'innovation s'additionnent. Elles ne s'opposent pas. Même les start-up technologiques intègrent, de plus en plus, ces nouvelles dimensions de l'innovation. Nous avons d'ailleurs formé le jury du concours I-lab (création d'entreprises de technologies innovantes, ndlr) à ces nouveaux critères. On regarde ainsi de plus en plus le management de ces start-up technologiques. Mais cela reste un travail de longue haleine.

IT - Quelle place reste-t-il pour la technologie dans les mécanismes d'aide ?

P-F. F. : J'ai cessé de séparer l'innovation technologique. Et il y a eu un grand alignement d'intérêt avec la French Tech et les entrepreneurs. On a doublé le nombre de start-up financées en trois ans. On en a financé 3 000 en 2015, contre 1 600 en 2013. Les levées des fonds significatives, qui étaient un retard français, sont en train d'augmenter. Il y avait dix-huit levées de fonds de plus de 15 millions d'euros en 2015, il y en a eu trente-six en 2016. On voit aussi des levées de plus de 100 millions d'euros ce qui n'existait pas avant. Mais il y reste des choses à faire bouger. En amont, l'écosystème de la French Tech est encore trop décorrélé du monde de la recherche et de l'université, sauf peut-être dans les biotechs. Il y a de beaux exemples comme l'ESPCI, que l'on peut voir comme un mini-Harvard. Mais il faut mieux valoriser notre innovation technologique, qui est un des atouts français, au niveau des jeunes entrepreneurs. En aval, on doit encore favoriser la collaboration entre start-up et grands groupes. Il faut transformer la R&D, pour qu'ils soient capables de faire des acquisitions et aller chercher l'innovation dans les start-up. On a créé cet écosystème de start-up. Il faut maintenant créer les ponts.

IT - Que reste-t-il de la mission régalienne d'aide à l'innovation dans Bpifrance ?

P-F. F. : Cette mission d'aide à l'innovation est restée au coeur du projet Bpifrance, en particulier de la direction de l'innovation, dans laquelle on a intégré les outils de l'Agence nationale de valorisation de la recherche (Anvar), qui ont beaucoup évolué depuis. C'est là qu'on a les dotations de l'État, qui permettent de prendre des risques que les banques privées ne peuvent pas prendre. On investit aussi en fonds propres et dans des fonds d'investissement. Cela a été l'un des enjeux de la création de cette direction de l'innovation par Nicolas Dufourcq au moment de la création de Bpifrance.

IT - De combien est la dotation de l'État ?

P-F. F. : La dotation est multiple, via les programmes traditionnels du budget de l'État et de plus en plus via le programme d'investissements d'avenir. Il y a aussi les régions, qui nous donnent des moyens. Et enfin l'Europe, en particulier le plan Juncker, dont la France est l'un des gros utilisateurs des programmes dédiés à l'innovation. Ces moyens ont permis de doubler l'activité innovation entre 2013 et 2015, qui est passée de 750 millions d'euros à un peu plus d'1,3 milliard. Le budget sera presque identique en 2016.

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