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L'écoconception en série

THOMAS BLOSSEVILLE

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Un véritable défi pour l'imagination. Comment garantir le recyclage d'un produit avant même qu'il ne soit conçu ? Le fabricant américain de mobilier de bureau Steelcase a systématisé l'analyse du cycle de vie pour évaluer l'impact environnemental de toutes ses nouveautés. Du choix des matériaux au désassemblage des composants, il a fait de l'écoconception la colonne vertébrale de son centre R et D de Schiltigheim (Alsace).

À première vue, c'est un bureau tout ce qu'il y a de plus banal, composé d'un plateau et de quatre pieds. Mais en y regardant de plus près, le dernier-né de la famille Steelcase est truffé d'innovations. Un poids de 41 kg, en baisse de 19 % par rapport à la génération précédente, un nombre de colis (pour le transport) réduit de trois à deux et, mieux encore, un seul type de plastique (au lieu de cinq auparavant) utilisé dans sa composition afin de faciliter le recyclage... Les ingénieurs du site européen de Steelcase, à Schiltigheim (Alsace) se sont surpassés pour réussir à rendre ce mobilier "écologique".

Grâce au travail mené en conception sur l'ensemble du cycle de vie, les projections de l'industriel indiquent une économie de 53 tonnes d'émissions de CO2, l'équivalent de 13 000 litres de carburant, pour un volume de ventes estimé à 83 000 unités. Le tout sans surcoût puisque chez Steelcase, l'écoconception est pleinement intégrée au processus de recherche et développement.

Matériaux, fabrication, transport, usage et recyclage. Pour réduire son impact environnemental, le fabricant américain de mobilier de bureau prend en compte l'ensemble du cycle de vie d'un produit dès les premiers stades de son développement. Il lui a quand même fallu cinq ans pour intégrer cette pratique au quotidien. Le fabricant dispose aujourd'hui d'une équipe de six spécialistes "développement durable". Elle est aujourd'hui constituée de trois scientifiques (matériaux, chimie, labellisation...) et de trois responsables formation. Elle constitue la pierre angulaire de la méthode d'écoconception mise au point par Steelcase.

Des spécialistes du cycle de vie

Aujourd'hui, l'organisation est rodée. En guise de phase préliminaire, une réunion multi-disciplinaire (R et D, design, fabrication...) définit les objectifs. Jamais plus de trois. Réduction du poids, du volume, de l'impact de la fabrication... Seul le prix de vente n'est pas discutable. Fixé par le service marketing en début du projet (selon l'état du marché), il ne bougera pas, quoi qu'il arrive.

Reste la mise en oeuvre. Ne cherchez pas, à Schiltigheim, les bureaux des membres de l'escouade "développement durable", ils n'en disposent pas. Ou plutôt, ils en changent tous les jours. Muni d'un chariot de rangement à roulettes, d'un téléphone mobile et d'un ordinateur portable, chaque expert s'installe, chaque jour, au coeur d'un service. Le lendemain, il aura déjà déménagé. C'est cette mobilité qui permet à ces "mercenaires" d'assurer à tous un soutien scientifique et de guider les choix de conception.

Le principal outil de ces soldats écolos ? L'analyse du cycle de vie. Il s'agit de calculer l'impact environnemental d'un produit depuis le choix des matériaux jusqu'à son recyclage. Il y a sept ans, chez Steelcase, l'étude complète d'un seul produit mobilisait une personne à temps plein pendant 70 à 100 jours. Depuis la constitution d'une base de données matériaux, ce délai a été réduit entre 15 et 30 jours.

Pour gagner du temps, Steelcase réalise surtout des analyses partielles sur un nombre restreint de composants. « Le choix des matériaux s'effectue assez naturellement, en fonction des process de nos usines et des normes de sécurité sur les produits », indique Bruno Acchione, l'un des designers. Nombre d'astuces pour "écoconcevoir" portent plutôt sur l'assemblage des composants. Grands classiques : la suppression des colles et la limitation du nombre de vis. La tendance est aux fixations réversibles, comme le serrage et le clipsage. Objectif ? Faciliter le futur recyclage des produits en diminuant, de génération en génération, le nombre de matériaux et de composants, et en simplifiant au maximum leur désassemblage.

Les analyses du cycle de vie départagent les différentes pistes envisagées et, pour valider et perfectionner ses méthodes de calcul, Steelcase multiplie les partenaires : université de Copenhague, Ensam de Chambéry, Centre de recherche technique environnemental de Luxembourg, MIT (Massachusetts Institute of Technology)...

Le plus difficile reste pourtant à faire. « Aujourd'hui, dans l'industrie, de nombreux produits sont dits 100 % recyclables. Mais cette étiquette reste théorique : une fois sortis de l'usine, personne ne sait ce qu'ils deviennent », rappelle Hélène Babok, la directrice développement durable. Mais Steelcase entend aller jusqu'au bout de sa démarche d'écoconception. En avril dernier, l'entreprise lançait un service de reprise de mobilier de bureau avec l'association Envie qui, historiquement, réinsère des personnes sans emploi en leur confiant le recyclage de déchets électriques et électroniques. « Désormais, tous nos clients pourront faire récupérer leur mobilier de bureau à prix coûtant et ce, quelle que soit la marque », promet André Malsch, responsable des initiatives de développement durable au sein de l'entreprise.

L'ultime étape est la création d'une vraie filière de recyclage des mobiliers de bureau. Pour identifier les freins et opportunités du recyclage, indépendamment du produit concerné, Steelcase a d'ailleurs fondé, en 2007, un cluster de recherche, baptisé Créer, avec six partenaires (Areva, Seb, Cetim, Veolia, Plastic Omnium et l'Ensam de Chambéry). Il en regroupe aujourd'hui une quarantaine, de tous les secteurs industriels (parcmètres, compteurs d'eau, photovoltaïque, etc.). Le groupement travaille sur cinq projets majeurs, dont la définition d'un indice de recyclabilité et la création d'une méthode simplifiée d'analyse du cycle de vie. Objectif : réussir à écoconcevoir toutes sortes de produits en série.

Un outil à maîtriser

« L'écoconception repose sur l'analyse du cycle de vie. Pour cela, nous disposons du logiciel Simapro. Il s'agit de lister précisément les matériaux utilisés, leur quantité et de définir des scénariosde fabrication, de transport - selon les perspectives de ventes - et de fin de vie des produits. Quelle part sera recyclée ? Incinérée ? Au final, la tonne équivalent CO2 reste le critère de comparaison le plus courant. Mais il y a aussi la couche d'ozone, l'eutrophisation, l'acidification de l'eau, des sols... Une analyse complète ne s'improvise pas : il faut se libérer du temps. »

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