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Interview

Isabelle Autissier : "Il faut former les ingénieurs à l'écologie"

Isabelle Autissier :

Marier écologie et technologie

© DR

Connue du grand public pour ses exploits en mer, de ses proches pour ses convictions écologiques, Isabelle Autissier est aussi ingénieure agronome. Elle a pris cette année la présidence du WWF France. Pour l’ONG, elle poursuit son combat : réconcilier les humains et leurs myriades de technologies avec la nature. Nous l'avons rencontrée.

Industrie & Technologies : Face aux enjeux écologiques, la technologie est-elle l'ennemie n°1 ?

Isabelle Autissier : Malgré ses technologies, l'Homme est fragile. On voit bien ses limites : l'éruption d'un volcan suffit à bloquer la navigation aérienne. Mais n'opposez pas écologie et technologie. Dans une nature respectée et écoutée, aucune raison d'avoir peur. L'une des caractéristiques de l'être humain est de se creuser la tête pour toujours faire mieux. L'écologie n'a jamais voulu l'en empêcher. Mes bateaux étaient des bijoux de technologies. J'ai passé des heures dans les cabinets d'architectes et les chantiers. Mais la technologie doit aller dans le sens de la nature, sinon elle nous berce d'illusions. Un marin à la voile n'a pas le choix : il développe des stratégies en synergie avec la mer, et non pas contre elle. Sinon il est mort ! Si on adoptait le même raisonnement sur terre, beaucoup de problèmes seraient résolus.


I&T : Comment l'écologie peut-elle éclairer l'innovation technologique ?

IA : L'écologie interroge simplement sur la pertinence des technologies. N'importe quelle invention humaine est la bienvenue. La technologie ne constitue aucun problème. C'est plutôt la manière de l'utiliser qui est remise en cause. La nature nous montre qu'il faut le plus d'interactions possibles entre les espèces. Mieux vaut entretenir la richesse des écosystèmes maintenant que de payer les pots cassés plus tard. Plantes et animaux ne vont pas gaspiller leurs ressources, ni émettre des produits toxiques pour eux-mêmes. Si déjà l'Homme en faisait autant, un grand pas serait fait. Nous sommes dans une société du jetable. Il faut inciter les industriels à concevoir des produits durables, par exemple dans l'électroménager. On s'attaquerait ainsi directement aux problèmes d'épuisement des ressources et de gestion des déchets.


I&T : Pour inverser la tendance, les indicateurs de performance environnementale se développent...

IA : 
Ramener la nature à quelques indicateurs n'est pas possible. Mais les développer peut nous amener à opter pour de bonnes solutions. Ces indicateurs ouvrent un boulevard aux chercheurs et aux ingénieurs. Ils les rapprochent de la réalité de la nature. Au départ, le PIB était censé traduire un certain bien être. Puis on s'est aperçu que les cancers, les pollutions et les accidents faisaient augmenter le PIB par l'activité qu'ils généraient. Il faut intégrer l'écologie dans la formation des ingénieurs. Le grand défi de demain ne sera pas le chômage, ou alors par ricochets. Ce seront l'eau, les déchets, le climat... Dans les décennies à venir, l'écologie sera centrale dans le parcours professionnel des ingénieurs.


I&T : Quel rôle peuvent jouer les ONG auprès des industriels ?

IA : Le WWF est loin de dire que les industriels sont des salauds. Au contraire, nous sommes prêts à les aider. A part les secteurs du nucléaire et de l'armement, nous avons déjà de multiples partenariats. J'ai été vice-présidente du Grenelle de la mer. C'est une forme très intéressante de gouvernance. C'est très productif d'avoir les industriels autour de la table, avec l'Etat, des représentants des salariés... On s'aperçoit que l'on peut s'écouter, discuter... C'est parfois vigoureux. Mais au Grenelle, dans mon groupe de travail, 80 % des décisions ont été prises à l'unanimité. Ma seule déception : du Grenelle 1 de l'environnement au Grenelle 2, beaucoup de bonnes intentions sont passées à la trappe. Par exemple, pour la taxe poids lourds, l'étiquetage carbone, les éoliennes... J'espère ne pas vivre pas la même chose avec le Grenelle de la mer.

Propos recueillis par Thomas Blosseville

Pour aller plus loin : lisez le portrait d'Isabelle Autissier, ingénieure amoureuse de sa planète, dans le numéro spécial environnement de novembre d'Industrie & Technologies. Et retracez son parcours de l'étude des langoustines au grenelle de la mer, en passant par les courses à la voile. 

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