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Internet L'EUROPE VA-T-ELLE RATER LE TRA IN ?

Ridha Loukil
- Les Asiatiques ont pris de l'avance dans l'Internet de nouvelle génération basé sur le nouveau protocole IPv6. Les Américains tentent de les rattraper en mettant le turbo. Les Européens, bien positionnés en R&D, manquent cependant d'un programme d'action à la mesure des enjeux.

Après l'apparition du Web au début des années 1990, Internet est en train de vivre sa plus grande révolution avec le changement progressif de protocole, le moteur de communication du réseau. À terme, le protocole actuel IPv4 (Internet Protocol version 4) devrait laisser la place au nouveau protocole IPv6 (Internet Protocol version 6), donnant naissance à une toute nouvelle génération d'Internet. En perspective, une capacité de connexions quasi illimitée, des applications inédites et des services inimaginables aujourd'hui.

Loin du battage médiatique qui a accompagné l'explosion de l'Internet commercial, cette migration en douceur est menée tambour battant en Asie. Dans certains pays tels le Japon, la Corée du Sud ou la Chine, elle est élevée au rang de priorité nationale stratégique. Les États-Unis, qui sont à l'origine du Net, ont longtemps observé avec indifférence l'effervescence asiatique autour de l'IPv6. Mais depuis deux ans, ils mettent le turbo et tentent coûte que coûte de combler leur retard.

En Europe, Erkki Liikanen, commissaire en charge des entreprises et de la société de l'information, ne cesse de marteler l'importance stratégique de cette technologie pour l'économie du Vieux Continent et d'inciter les États membres à plus d'engagement politique et industriel en faveur de son déploiement précoce. « IPv6 est une technologie capitale pour la convergence de l'Internet avec les mobiles, un domaine où l'Europe occupe la première place dans le monde. Son importance pour la compétitivité de l'économie européenne ne doit pas être sous-estimée. Nous disposons d'une recherche de pointe dans ce domaine. Mais pour la concrétiser sur le plan industriel, nous devons l'appuyer par un engagement politique à la hauteur. » Pour l'heure, un tel engagement fait toujours défaut, regrette Patrick Cocquet, cofondateur de l'IPv6 Forum et président de la branche française de cet organisme de promotion de l'Internet de nouvelle génération au niveau mondial.

En Asie, le déploiement précoce de l'IPv6 est motivé principalement par une pénurie d'adresses. L'IPv4, qui date de 1983 (il n'y a jamais eu de versions 1, 2 et 3, pas plus qu'il n'y aura de version 5), ne répond plus au besoin de développement du Net. S'il offre en théorie 4,3 milliards d'adresses, les déperditions dues au système d'allocation par paquet font qu'au mieux 30 % de ce stock est réellement utile. Or, avec l'explosion d'Internet et le développement rapide des hauts débits, cette capacité d'adressage ne suffit plus. Fin 2003, le monde comptait 720 millions d'internautes, contre 600 millions fin 2002. La plus forte croissance se situe dans les pays émergents qui justement, du fait de la répartition historique, sont les moins pourvus en adresses.

Un exemple : la Chine. Fin 2003, le pays le plus peuplé du monde comptait environ 80 millions d'internautes, un chiffre en croissance de plus de 30 % par an. Or, il ne dispose que de 30 millions d'adresses, moins qu'IBM (33 millions). La situation est pire pour l'Inde (2,7 millions d'adresses pour 7 millions d'internautes), l'Indonésie (1 million d'adresses pour 4,4 millions d'internautes) ou le Pakistan (205 000 adresses pour 1,2 million d'internautes).

Aussi assiste-t-on à la création de réseaux privés interfacés avec l'Internet public au moyen d'un translateur d'adresses NAT (Network Address Translation). Mais ce remède introduit la complexité dans le réseau, grève la sécurité et rend difficile des applications de bout en bout comme la téléphonie, la visioconférence, les réseaux privés virtuels ou encore le pair à pair (peer to peer ou P2P). Sans compter le risque de voir se développer un Internet à deux vitesses, comme le craint, à juste titre, Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la Fing (Fondation de l'Internet de nouvelle génération).

Une réalité industrielle et commerciale...

En Europe, sans être aussi alarmante, la situation est loin d'être confortable. Mais l'intérêt pour l'IPv6 est guidé surtout par le souci de conforter son avance dans la téléphonie mobile. Avec le passage à la troisième génération (UMTS), qui a commencé en Grande-Bretagne et en Italie et qui va se généraliser cette année, chaque téléphone portable disposera à terme d'un accès rapide au Web. Or il se vend plus de 500 millions de combinés par an dans le monde et actuellement le parc dépasse 1,5 milliard de terminaux. Aujourd'hui, les opérateurs de téléphonie mobile utilisent des translateurs d'adresses NAT pour offrir Internet sur les terminaux GPRS.

Aux États-Unis, l'obsession de sécurité née du 11 septembre 2001 explique le réveil soudain en faveur de l'IPv6. Car le pays de l'Oncle Sam ne manque pas d'adresses. Au contraire, il dispose d'un stock bien confortable. L'université de Berkeley détient à elle seule 17 millions d'adresses, bien plus que tout le Brésil (10,9 millions d'adresses pour 180 millions d'habitants). Depuis ce revirement, le rattrapage yankee est jugé spectaculaire par Jean-Michel Cornu, avec notamment la décision du Département de la défense de migrer ses infrastructures d'ici à 2008. À la clé, un budget de 13,5 milliards de dollars.

Le Japon reste le plus avancé. Depuis 1998, il mobilise le gratin de son industrie - une centaine d'entreprises et d'organismes de recherche - au sein d'un gigantesque programme baptisé Wide. Le soutien des pouvoirs publics est estimé à 250 millions de dollars. Sans compter les incitations fiscales et les exonérations de taxes en faveur des fournisseurs d'accès au Net qui migrent leurs services. Aujourd'hui, l'IPv6 est une réalité industrielle et commerciale avec 17 services d'accès au Web et des produits dans les télécoms mais aussi dans l'électronique grand public ou l'électroménager. Sony prévoit de mettre l'ensemble de ses produits à l'heure du nouveau protocole en 2005. Chez son rival Matsushita, plus connu sous la marque Panasonic, la plupart des produits le seront vers 2006-2007.

L'exemple nippon est suivi par la Corée du Sud, Taiwan et la Chine. Avec son programme China New Generation Internet, Pékin se donne l'ambition de faire passer l'ensemble de ses réseaux télécoms en IPv6 à l'horizon 2010. De quoi lui assurer le leadership en matière de déploiement.

En Europe, c'est l'attentisme "actif" qui prévaut, selon l'expression de Roland Montagne, consultant à l'Idate et coauteur d'un rapport sur les enjeux du déploiement du protocole IPv6 remis au ministère de l'Industrie en juin 2002. Pourtant, elle dispose d'une expertise de premier plan sur le sujet grâce aux nombreux projets de R&D soutenus par la Commission européenne dans le cadre du programme IST.

... mais un déploiement encore restreint

L'émergence de start-up innovantes comme 6WIND (plates-formes intégrées de réseaux) en témoigne. Sans compter le rôle actif d'équipementiers télécoms comme Alcatel, Ericsson ou Nokia (qui propose déjà des équipements réseaux mais aussi des terminaux compatibles IPv6). Mais le déploiement reste anecdotique, limité souvent aux réseaux académiques comme Renater en France. Dans l'Hexagone, seul Nerim propose un service d'accès Internet en IPv6. Aucun fournisseur majeur d'accès (Free, Wanadoo, Tiscali, Club-Internet...) n'a annoncé de projet de lancement commercial. Manque aussi l'engagement de grands industriels comme Thomson ou Philips, qui s'adressent pourtant à un marché mondial.

Tout n'est pas perdu, affirme cependant Patrick Cocquet. « L'Europe et tout particulièrement la France ont encore les moyens de prendre la tête. Tout dépendra des décisions politiques et industrielles qui seront prises d'ici à 2005. »

VERS UN STOCK QUASI ILLIMITÉ D'ADRESSES INTERNET

3,4 x 1038adresses avec le nouveau protocole IPv6 contre 4,2 x 109adresses aujourd'hui avec le protocole IPv4 - Le passage d'Internet au protocole IPv6 permettra de disposer d'un réservoir quasi illimité d'adresses. De quoi attribuer une adresse du réseau à chaque grain de sable sur la planète !

UN FORMIDABLE ENJEU...

- IPv6 (Internet Protocol version 6) est le successeur du protocole actuel de l'Internet, l'IPv4. À chaque élément du réseau, il associe une adresse de 128 bits, contre 32 bits en IPv4. Cette adresse sert à la fois d'identifiant et d'information de routage. Outre une capacité quasi illimitée d'adressage, IPv6 apporte des fonctions de sécurité, d'autoconfiguration, de mobilité, de qualité de service ou de diffusion multidestinataire.

...AUX IMPACTS CONSIDÉRABLES

- Résorber la pénurie d'adresses dans des pays émergents comme la Chine, l'Inde ou la Russie. - Offrir demain la connectivité réseau à tous les objets "intelligents" comme le téléphone portable, la voiture ou les appareils ménagers. - Faciliter des applications temps réel ou sécurité comme la téléphonie, la visioconférence ou les réseaux privés virtuels. - Redynamiser l'économie grâce aux investissements de migration de l'infrastructure réseau. - Redistribuer les cartes en faveur des industriels et pays qui auront pris les premiers le virage.

DÉJÀ DES PRODUITS À L'HEURE IPV6

IPv6 n'est plus un simple projet sur papier. Des produits existent déjà dans le logiciel, les équipements de réseaux, les terminaux et même les composants électroniques. Logiciels - Tous les systèmes d'exploitation édités par Microsoft après 2000 comprennent l'IPv6 en plus de l'IPv4. C'est le cas donc de Windows XP dans le PC ou Windows.Net dans l'embarqué. De même pour Mac OS X au coeur des Macintosh d'Apple. On trouve aussi des serveurs sous Unix chez IBM, HP ou Sun, ainsi que des systèmes pour téléphones mobiles intelligents comme la version 7 de Symbian ou Windows Mobile de Microsoft. Équipements de réseaux - Le routeur IX2010 de NEC s'impose comme la référence sur le marché. Des équipements de coeur de réseau existent chez Fujitsu, Hitachi, Cisco, Alcatel ou Nokia. Des routeurs domestiques d'accès à Internet sont proposés par Panasonic ou Sanyo. Terminaux - Panasonic incorpore l'IPv6 dans un réfrigérateur, un four à micro-ondes et une caméra de télévision branchée sur le Web. Après près de deux ans de tests, la caméra va être produite en grande série. Toshiba a présenté un réfrigérateur intelligent développé avec Electrolux. Sony a testé un enregistreur vidéo à disque dur. Sa console de jeux Play Station 2 incorpore un logiciel de Cisco qui lui permet de supporter l'IPv6. Dans la téléphonie mobile, on peut citer les 6600, 6620 et 7700 de Nokia, les P800 et 900 de Sony Ericsson, l'A920 de Motorola et le P30 du taïwanais BenQ. Composants - Fujitsu propose un système sur puce destiné à mettre en réseau des appareils ménagers. Panasonic commercialise un module aux fonctions similaires optimisé pour les produits d'électronique grand public.

PATRICK COCQUET PRÉSIDENT DE 6WIND«IL FAUT PASSER À L'ACTION. »

Président-fondateur de 6WIND, start-up spécialisée dans les technologies IPv6 et les logiciels au coeur des matériels d'accès aux réseaux, Patrick Cocquet, 47 ans, préside aussi l'IPv6 Task Force France, la déclinaison française de l'IPv6 Forum, l'organe de promotion du nouveau protocole Internet au niveau mondial. Cet ingénieur de l'École centrale de Lyon, ancien responsable de recherche chez Thales puis Dassault Electronique, milite en faveur d'une prise de conscience au niveau industriel et politique des enjeux de la nouvelle génération Internet. Dans les recommandations qu'il a remises à Claudie Haigneré, ministre déléguée à la recherche et aux nouvelles technologies, lors du salon Interop en novembre 2003, il appelle de ses voeux la mise en place d'un plan stratégique de développement et de déploiement des technologies IPv6 en France. À l'image de ce qui se fait au Japon, en Corée du Sud et plus récemment aux États-Unis. Fixer un objectif précis Spécifier l'IPv6 dans les projets d'équipements publics. Favoriser le développement d'espaces de tests et de démonstration accessibles aux PME-PMI. Inciter les entreprises, les opérateurs télécoms et les fournisseurs de services Internet à migrer leurs réseaux... Autant de mesures qui, selon Patrick Cocquet, passent par la mise en place d'un organisme ad hoc, sorte de chef d'orchestre chargé de donner l'impulsion, de suivre et de coordonner les actions des différents acteurs. « Cessons de faire uniquement de la R&D. Passons au stade industriel avec un objectif précis du genre l'IPv6 déployé partout à l'horizon 2008. »

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