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Ingénierie sportive ou dopage technologique ?

MURIEL DE VÉRICOURT

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Les combinaisons de natation ont suscité des débats passionnés. Ces vêtements tout droit sortis des laboratoires de R et D des équipementiers ont-ils leur place dans les bassins ? La technologie est-elle la bienvenue dans le sport de haut niveau ? Ou bien faut-il vouer l'ingénierie sportive aux gémonies pour en revenir à un combat à mains nues ? Éléments d'explication sur les enjeux qui sous-tendent cette controverse.

Depuis des mois, on ne parle plus que de ça autour des bassins. Ça ? Les combinaisons innovantes que revêtent désormais les champions - ceux qui gagnent en tout cas -, avant de se jeter à l'eau. Et les passionnés, les nageurs, les entraîneurs de se transformer en ingénieurs matériaux ou en hydromécaniciens pour disserter à l'infini sur la flottabilité de tel ou tel équipement, sa résistance, les turbulences qu'il induit ou les bulles d'air qu'il est ou non capable de piéger. Au-delà des remous provoqués par chacune des interventions des instances de régulation de la natation, la question qui se pose à travers ce débat est bien plus large. La technologie a-t-elle oui ou non sa place dans les compétitions sportives ? Réponse en trois points.

PLUS HAUT, PLUS VITE,

PLUS FORT... CAR MIEUX ÉQUIPÉ

Si les combinaisons de natation font des vagues, c'est parce que depuis leur apparition dans les piscines, les compteurs s'affolent. Et les records s'enchaînent. Les chercheurs de l'Institut de recherche biomédicale et d'épidémiologie du sport (Irmes) ont ainsi estimé que deux tiers des records du monde de natation battus depuis 2000 l'ont été grâce aux combinaisons. Les scientifiques ont évalué en mars 2008 que ces tenues permettaient de gagner 1 à 2 % sur le chronomètre.

On peut donc se demander si les nouveaux couronnés, confrontés en maillot de bain à ceux qu'ils ont détrônés, auraient le dernier mot. Ce qui pose la question de la pertinence des records du monde. Pour ne citer qu'un seul exemple : Usian Bolt a couru, lors des JO de Pékin, un 100 mètres en 9,69 secondes. Les meilleurs athlètes des années 1950 ne passaient pas sous la barre des 10,1 secondes. On pourrait multiplier les histoires de progressions historiques, toutes disciplines confondues. Mais ce type de comparaison a-t-il vraiment un sens ? Certes, le sport s'est professionnalisé, la sélection a progressé et les athlètes s'entraînent davantage. Mais ce n'est pas tout.

À l'évidence, les moyens mis en oeuvre pour faire progresser les équipements ont également contribué aux exploits des champions. Des cadres de vélo bénéficiant des dernières avancées des nanotechnologies aux perches d'athlétisme en fibre de carbone, qui relèguent aux oubliettes les premiers modèles en bambou, en passant par les vêtements en Gore-Tex utilisés par les alpinistes, les équipementiers se sont en effet lancés dans une véritable course à l'armement pour épauler les sportifs. « Lorsque nous avons développé la combinaison de natation LZR Racer, notre équipe AquaLab, qui compte une quinzaine de personnes, a profité de l'expertise matériaux de chercheurs de la Nasa, mais aussi d'une collaboration avec des laboratoires spécialisés dans la mécanique des fluides. Nous avons également scanné le corps de 400 athlètes », raconte par exemple Bernard Moustié, responsable de la promotion sportive chez Speedo.

Son concurrent Arena affirme avoir consacré plusieurs millions d'euros à la R et D sur les combinaisons. « La technologie joue désormais un rôle majeur dans l'établissement de nouveaux records », avance Didier Dieppois, directeur de la R et D du groupe Payen, qui produit du fil, notamment pour les textiles sportifs. Et les équipements ne sont pas les seuls à avoir évolué. L'entraînement et la récupération sont également devenus de véritables problématiques de recherche.

« Nous collaborons en ce moment avec une université canadienne pour mettre au point une pédale capable d'enregistrer des informations quand le cycliste roule. Ces données seront utiles aux entraîneurs », explique ainsi Christine Hanon, du laboratoire de biomécanique et physiologie appliquée au sport de haut niveau. La chercheuse évoque aussi des travaux visant à déterminer l'impact des vestes réfrigérées sur la performance ou des chambres froides destinées à améliorer la récupération.

TRADITION

CONTRE INNOVATION

Pourquoi les combinaisons de natation ont-elles soulevé une vague de protestations, alors que l'adoption d'un revêtement innovant sur la piste d'athlétisme du Nid d'oiseau à Pékin n'a provoqué aucun débat alors que ce matériau augmente le retour d'énergie après la phase de poussée et qu'il a sûrement aidé les athlètes des JO à courir plus vite ? À l'évidence, parce qu'ici, tous les compétiteurs bénéficient de cette technologie, tandis qu'en natation, seuls quelques-uns peuvent s'offrir la fameuse combinaison.

Au-delà de l'intrusion de la technologie dans le sport, c'est le spectre de la triche, ou du moins le sentiment que l'équité n'est plus respectée, qui explique les controverses. Et elles ne sont pas réservées à la natation, loin de là. Il suffit de se souvenir des débats autour de la participation de l'athlète sud-africain Oscar Pistorius, amputé des deux pieds et qui court avec des prothèses, aux épreuves disputées par des athlètes valides. « Si on décompose sa course, on s'aperçoit que sa performance est limitée sur les 200 premiers mètres et qu'il regagne sur les 200 mètres suivants grâce à une restitution de l'énergie de ses muscles par le biais des lames de carbone. C'est une vitesse de course non physiologique. Il lui faudrait presque une catégorie pour lui tout seul, tant son cas est particulier », analyse le professeur Jean-Pierre Toussaint, de l'Institut de recherche biomédicale et d'épidémiologie du sport.

La question de l'égalité entre les compétiteurs s'est également trouvée au centre des débats dans le milieu de l'aviron. En 1981, l'Allemand Peter-Michael Kolbe est devenu champion du monde avec un aviron dans lequel, contrairement aux modèles classiques, il était assis sur un siège fixe. Les rames, en revanche, coulissaient, grâce à un système de portants mobiles. Résultat : une embarcation plus stable. Sur une course de 2 000 mètres, ce modèle permettait de gagner jusqu'à 10 secondes. Mais cette technologie a finalement été considérée comme révolutionnant trop la pratique de l'aviron et a été interdite. Le spectre d'une discipline dénaturée figure d'ailleurs fréquemment parmi les arguments des adversaires d'une nouvelle technologie. Ainsi, les puristes se sont émus de la position couchée adoptée par des cyclistes pour battre les records de vitesse dans les années 1990. L'Écossais amateur Graeme Obree avait pourtant fait sensation en établissant, en 1993, un nouveau record de l'heure grâce à un vélo bricolé avec (entre autres !) des pièces de sa machine à laver. Là aussi, la modification a été jugée trop radicale et a conduit à une révision du règlement interdisant ce type de vélo.

LE SPORT SPECTACLE AU C?UR

DE LA POLÉMIQUE

Que veulent les amateurs de sport ? C'est la question qui se trouve au centre de toutes les controverses. « La question est celle des valeurs qu'on souhaite véhiculer à travers le sport, analyse le consultant en innovation sportive Aymar de la Mettrie, de la société Head Quarter Innovation. Le sport olympique repose sur une idée de compétition brute, voire guerrière, dont la perception est plutôt négative aujourd'hui. Du coup, une règle tacite veut que le combat soit propre et consensuel. Qu'il y ait compétition mais que le vainqueur soit à la mesure de ses adversaires. » Écraser ses concurrents à l'aide d'une technologie révolutionnaire dont ceux-ci ne disposent pas brise le mythe. Surtout si elle évacue la notion d'effort, indissociable de notre admiration pour les sportifs.

« Je suis favorable au tout tissu : le polyuréthane a tendance à dénaturer et à niveler la performance. Or, le travail doit être récompensé », plaide ainsi Christian Donzé, directeur technique national de la Fédération française de natation. Et la surenchère technologique n'est plus forcément dans l'air du temps. « Certains réagissent face au sport comme face à la société de consommation : ils voudraient qu'on arrête cette logique d'escalade et témoignent d'un regain d'intérêt pour les disciplines perçues comme les plus authentiques », remarque le sociologue et économiste Dieter Hillairet, de l'université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. À l'inverse, si la progression continue des records du monde fait rêver, c'est parce qu'elle donne le spectacle d'une espèce humaine en progression permanente et que rien ne saurait arrêter. La technologie, en tant que moyen d'agir sur le monde et de repousser les limites qu'impose la biologie, est alors parfaitement légitime. Et dresse un pont entre les stades, les laboratoires et les usines.

LeS ENJEUX

31,7 milliards d'euros C'est le poids du marché français du sport en 2006. Un chiffre en progression constante : + 4 % par rapport à 2005 et + 30 % par rapport à 2000. Les industriels communiquent peu sur la part du sport de haut niveau, mais mettent en avant son rôle pour leur image de marque et pour la conquête du marché grand public. La moitié de la dépense sportive est assurée par les ménages, qui consacrent 57 % de leur budget sport à l'équipement. Le marché de l'équipement grand public représente ainsi 8,95 milliards d'euros. Source : Fédération française des industries du sport et des loisirs (Fifas)

Une combinaison miraculeuse ?

Les dernières combinaisons qui ont fait leur apparition dans les piscines sont recouvertes de polyuréthanne. Ce matériau améliore la flottabilité et facilite le glissement de l'eau le long du corps. Mais l'effet le plus controversé, car interdit par le règlement, est le fameux "air trapping". Du fait de l'imperméabilité de la combinaison, des bulles d'air restent emprisonnées, favorisant la flottaison. Les équipementiers affirment que ce phénomène ne se produit pas en course mais le soupçon demeure. « Des combinaisons sont également utilisées en athlétisme. Au départ, l'objectif était de créer une contention pour réguler les mouvements parasites des muscles en contraction », explique Annie Rouard, du laboratoire de physiologie de l'exercice (université de Savoie). Pour éliminer tout effort inutile et limiter les turbulences liées aux mouvements, les champions travaillent leur "gainage". Revêtir une combinaison permet d'arriver au même résultat avec moins d'efforts. Et au final de grappiller les précieux dixièmes de seconde synonymes de record.

La technologie a sa place dans le sport

« Pour moi, la technologie a sa place dans le sport, qui vise à aller au bout de nos capacités physiologiques. Dès lors, comment les dépasser ? La natation a trouvé une réponse : l'évolution technologique. Pour ne pas remettre l'équité en cause, il faudrait définir précisément à quel équipement les nageurs ont droit, avec quelle épaisseur de tel ou tel matériau. La compétition ressemblerait aux courses de voiliers, par exemple. Utiliser la technologie, ce n'est pas de la triche. Vouloir aller plus haut, plus vite, plus fort est dans la nature humaine. Et nos connaissances technologiques nous permettent de répondre à ces défis physiques et techniques. Voilà ce que les spectateurs souhaitent voir... à condition que tout le monde ait accès aux mêmes technologies. »

Les nageurs devraient concourir en slip de bain

« Je suis contre la combinaison de natation. Pourquoi accepterait-on une combinaison qui aide à la flottaison et pas des palmes qui agrandissent les pieds ? Et bientôt, les marathoniens utiliseront des Mobylettes ! Les nageurs devraient concourir en slip de bain, voire tout nus. De la même manière, pour moi, la course automobile n'est pas un sport : elle dépend trop de la voiture pour que je m'intéresse au pilote. Pour autant, dans certaines disciplines, la technologie n'empêche pas une compétition franche. C'est le cas des courses où tous les participants ont le même bateau ou en athlétisme. Bien sûr, les chaussures ont évolué, mais tout le monde en profite. »

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