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ILS ONT OSÉ INNOVER ENSEMBLE

Ridha Loukil et Thierry Mahé

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- Des couples industriels insolites qui, par croisement de métiers radicalement différents, engendrent des produits souvent inédits. Sans être la panacée, ce mode de développement mérite de faire partie de la panoplie des entrepreneurs.

Un fabricant d'électronique grand public avec un spécialiste des détergents et autres produits d'entretien, un industriel des cosmétiques avec un producteur de puces électroniques, un spécialiste du matériel de tennis avec notre Bibendum national... Ou encore un géant informatique avec un constructeur d'automobiles... Rien ne prédestinait ces entreprises à travailler de concert. Ni leur secteur d'activité, ni les technologies mises en oeuvre, ni le marché adressé. Pourtant, en croisant leur savoir-faire, ces couples pour le moins insolites ont réussi à engendrer des produits "chimères"... qui n'ont rien de chimérique.

Ainsi, IBM a collaboré avec PSA-Peugeot-Citroën sur le projet Prado de diagnostic sans fil automobile. Ce système, qui prend la forme d'un boîtier à l'état de prototype, mais sera demain intégré dans la planche de bord, transforme le véhicule en un serveur Web mobile. À partir d'un simple navigateur Internet sur PC de bureau, PC portable ou téléphone mobile, on accède aux données techniques du véhicule - jusqu'à 1 500 paramètres - enregistrées en permanence et transmises à la demande et sans fil, via le réseau de téléphonie mobile. Ainsi, le réparateur peut procéder à un diagnostic à distance, avant même que la voiture n'arrive au garage. Et l'automobiliste peut vérifier depuis chez lui ou le bureau la fermeture des portières ou l'état de la batterie. Ce concept ouvre la voie à des services et usages auparavant inimaginables.

Chez Philips, l'alliance avec Nivea (groupe Beiersdorf) a donné un sérieux coup de fraîcheur au rasage électrique. Son rasoir Philishave efface le principal handicap du rasage électrique, le feu du rasoir, en libérant une crème hydratante contenue dans une cartouche spécialement développée par Nivea. Jusqu'à aujourd'hui, ce mode de rasage étonnant reste une exclusivité de Philips.

L'expérience semble avoir tellement marqué les ingénieurs de Philips qu'elle leur a inspiré une innovation similaire dans le repassage, cette fois avec Unilever. Le résultat est tout aussi étonnant : un fer à repasser qui libère un agent antifroissement contenu dans une cartouche interchangeable, mise au point et fabriquée par Unilever. Et de poursuivre, après le tandem Heineken-SEB, avec une machine pour la bière pression à domicile en association avec le brasseur belge Interbrew. D'autres concepts novateurs de produits ont vu le jour sur ce modèle, comme les baladeurs musicaux qui se portent près du corps (avec Nike) ou la machine à café Senseo (avec le groupe Sara Lee).

Multiplication des alliances industrielles

Pour Essilor, le partenariat avec la jeune société californienne MicroOptical revêt une importance stratégique. Au point que le fabricant français de verres ophtalmiques a pris une participation dans le capital de ce spécialiste de l'optoélectronique. Depuis 2000, ils conjuguent leurs compétences pour transformer des vulgaires lunettes en un afficheur "tête haute". On pourra alors non seulement voir plus net, mais aussi accéder à des images, des données et de la vidéo affichées sur les verres par un vidéoprojecteur miniature embarqué. Tout se passe comme si on regardait un écran à un mètre de distance, sans perdre la vision de l'environnement. Les applications ludiques et professionnelles sont variées. Le développement devrait être finalisé en 2005.

Essilor n'en est pas à son premier essai. Il s'est déjà mis en couple avec le chimiste américain PPG pour mettre au point des nouveaux verres chromatiques.

Chez France Télécom, les vêtements communicants font l'objet d'intenses recherches. L'entreprise a ainsi mis au point, en collaboration avec le soyeux lyonnais Cédric Brochier, spécialiste du jacquard, un écran souple à base de fibre optique. Il semble que le développement se poursuive en solo des deux côtés. Et France Télécom dispose aujourd'hui d'un écran couleur flexible de 10 x 7 cm offrant une autonomie sur piles de 4 heures. Il est prêt à être intégré dans les T-shirts, blousons et autres vêtements dont l'affichage peut être personnalisé à loisir par le porteur lui-même à partir de son téléphone mobile. Les applications concernent aussi bien le grand public que les professionnels (hôtesses d'accueil, police, pompiers...). L'opérateur recherche maintenant des partenaires pour la valorisation de ce concept sous toutes les formes y compris la mise sur pied de sociétés communes.

D'autres innovations significatives ont vu le jour grâce à des tandems industriels comme la machine Tassimo à boissons chaudes (café, chocolat et thé) de Kraft Foods (agroalimentaire) et Braun (petit électroménager), la machine à café branchée sur le Web de Lavazza (café) et eDevice (électronique et informatique embarquées), le roulement à billes de SKF à joint à codeur intégré créé par Hutchinson, ou encore la borne de tri postal à grande capacité (2 millions d'objets par jour) de Solystic (automates de tri postal) et Ultimedia (bornes multimédias).

Ce mode d'innovation croisée est courant dans l'industrie électronique et informatique. Fabricants de matériels et éditeurs de logiciels associés ont toujours travaillé main dans la main pour offrir des solutions compatibles et complètes : modem avec logiciel de communication, appareil photo numérique avec le logiciel de retouche des images, baladeur audio avec le logiciel de conversion MP3, etc. Pour ne pas revenir jusqu'au couple archétypique de Microsoft et Intel.

Un recentrage sur le coeur de métier

Il en va de même entre les constructeurs d'électroménager et les fabricants de détergents. Unilever a travaillé, par exemple, avec Miele (lave-vaisselle trois en un Serenity) et Pyrex (élimination du dépôt de gratin en lave-vaisselle).

Comme nous nous intéressons ici à l'innovation en couple - le couple étant par nature codécisionnaire -, nous écartons évidemment le cas de figure classique où un industriel achète une technologie, un savoir-faire à un prestataire. Car il s'agit alors d'un simple accord de sous-traitance ou de cession de licence. Pour autant, cette démarche est encore la norme, comme le démontre Adidas avec sa nouvelle chaussure à semelle électroadaptative ou Head avec sa raquette de tennis dont la tension de cordage est réglée électroniquement. Dans ces deux cas, le sous-traitant de l'électronique reste anonyme. « L'augmentation des investissements de R&D et la versatilité croissante du marché amènent cependant de plus en plus les partenaires à se partager à la fois les coûts, les responsabilités et les risques », affirme Claude-Emmanuel Boisson, directeur scientifique d'Altran Technologies.

Le cas des partenariats automobile est cependant à classer entre sous-traitance et coïnnovation. En effet, les grands équipementiers, les Delphi, les Bosch, les Valeo... sont force d'innovation. Allant parfois jusqu'à reléguer le constructeur dans le rôle de donner ou pas le "feu vert" à leurs apports technologiques. Il est vrai que ces partenaires ont le pouvoir de mutualiser de gros efforts en R&D sur l'ensemble de leurs clients.

Petit effet pervers de l'innovation en couple : si les constructeurs ont réduit leurs coûts, ils ont en revanche perdu de leur pouvoir de se différencier. Ce phénomène s'inscrit au sein d'un mouvement plus large : les industriels ont tendance à se recentrer sur leur coeur de métier et à déléguer à d'autres le pur aspect technologique de l'innovation. Une analyse de Claude-Emmanuel Boisson, d'Altran Technologies : « C'est le client qui devient la cible de l'innovation. Le produit tout seul ne sert plus à rien. Il laisse la place à la notion de solution ou de service. Dans le repassage, par exemple, on va vendre non plus un fer à repasser, mais un système de repassage plus efficace et plus rapide. »

Un engagement d'exclusivité

L'innovation à deux n'est pas sans contraintes. D'abord on va bien moins vite à deux que tout seul, ce qui peut devenir un handicap sur des marchés à renouvellement rapide. Ensuite, ce mode de partenariat pose des problèmes de partage et de gestion de la propriété intellectuelle. Philips et Unilever ont décidé de déposer et de gérer en commun les brevets liés à leur nouveau concept de repassage. Il n'est pas sûr que la question se règle toujours aussi facilement.

Avant la commercialisation du produit, les deux partenaires doivent clarifier leurs responsabilités, notamment en matière de service après-vente. En cas d'échec commercial, ils risquent de se renvoyer l'un sur l'autre la responsabilité. Le partenariat peut alors vite dégénérer en conflit et se terminer par un douloureux divorce.

Enfin, ce mode d'innovation engage les partenaires dans une relation d'exclusivité pendant toute la durée de vie du produit. Philips et Unilever se sont, par exemple, engagés sur deux ans. Pendant cette période, Philips ne peut s'allier à Procter & Gamble. Pas plus qu'Unilever n'a le droit de collaborer avec Calor pour améliorer encore leur concept de repassage. Ce qui bloque dans une certaine mesure l'innovation. Curieux paradoxe d'un procédé censé la stimuler !

SOMMAIRE

(Babolat + Michelin) P. 66 (L'Oréal + STMicroelectronics) P. 68 (Philips + Unilever) P. 70

CINQ BONNES RAISONS POUR INNOVER À DEUX

- Aller plus loin dans l'innovation, notamment dans les secteurs à technologie relativement mature - Se partager les coûts de développement et les risques - Entrer sur un créneau nouveau, différent du métier d'origine - Proposer au client une solution complète ou un service, et non plus un produit seul - Se démarquer de la concurrence par un concept plus novateur

LES PME AUSSI : L'EXEMPLE BELGE

Bernard Lallemand anime depuis deux ans à Mons (Belgique) une initiative originale favorisant « la convergence des technologies ». Ou comment trouver le bon partenaire pour mener à bien un projet commun d'innovation. Cette procédure est encadrée par la Maison de l'entreprise, l'équivalent d'une pépinière de PME, une vingtaine au total. Et ça marche ! En particulier sur des projets de nature médicale, qui ont pu bénéficier de la plus-value d'experts en vision industrielle ou en data-mining. Acteur de ce dernier exemple, Olivier Lequenne a fondé l'an dernier Polymedis, afin de finaliser un projet universitaire. Thème : le système d'information opérationnel d'un service d'urgence. Il relate : « Très rapidement, les urgentistes ont voulu exploiter les données pertinentes, porteuses de sens pour la gestion (administrative, humaine, logistique...), dans le flux considérable d'informations de terrain que nous collectons. Utile, bien sûr ! Mais le data-mining est un métier bien particulier, et pas le nôtre. Coup de chance, c'était celui d'une PME, voisine du campus, All4IT que dirige Xavier Ghyssens. Les deux systèmes que nous avons couplés sont actuellement en bêta-test. Cet accord nous a fait gagner un temps précieux. »

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