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Il faut soutenir les data centers innovants et écolos

PROPOS RECUEILLIS PAR ANTOINE CAPPELLE acappelle@industrie-technologies.com
Green IT : un concept qui recouvre un large spectre de technologies et d'applications. Jean Cueugniet s'est intéressé au sujet en élaborant deux rapports pour le gouvernement. Comment les technologies de l'information et de la communication peuvent-elles se verdir ? Il passe en revue l'évolution des usages et des techniques. Un processus lent au démarrage, mais déjà concret, motivé davantage par intérêt économique que par conscience écologique.

IT: L'informatique et l'électronique sont-elles compatibles avec le développement durable ?

Jean Cueugniet : Ces technologies ont un impact environnemental que l'on peut essayer de réduire. C'est un sujet sur lequel je travaille depuis trois ans. J'ai participé à deux rapports, commandés par le gouvernement. Dans le premier, rendu en 2008, nous nous sommes intéressés aux déchets et aux émissions de dioxyde de carbone dus à la fabrication et à l'utilisation des technologies de l'information et de la communication (TIC), en incluant le petit électroménager et l'audiovisuel. Nous avons mis en évidence que la gestion des déchets ne marchait pas très bien : pour 16 kg de déchets électroniques par an et par habitant, seulement 2,5 kg étaient recyclés. L'objectif européen était de 4. Cela s'est amélioré depuis : nous en sommes à 6 kg recyclés : c'est au-dessus de la moyenne européenne. Quant à la consommation électrique des TIC, nous l'avons évaluée à 10 % de la consommation du pays. Cela représentait 10 millions de tonnes de CO2 émis par an, avec une croissance de 5 à 10 % par an. En y ajoutant les émissions de carbone dues à la fabrication, le total s'élevait à 5 % de la production de CO2 française pour les TIC au sens large. Mais ce chiffre n'est pas très significatif, car les émissions liées à la fabrication des matériels n'ont pas lieu en France, et les émissions CO2 de la France sont nettement inférieures à la moyenne mondiale.

IT: Comment vos chiffres ont-ils été reçus par les industriels de l'informatique et de l'électronique ?

J. C. : Cela a suscité des critiques car les fabricants recommandaient d'acheter du matériel consommant moins d'électricité. Mais la France utilise principalement l'énergie nucléaire, qui produit une électricité peu carbonée. Comme la production est plus coûteuse en CO2 que l'usage, le raisonnement ne tient pas. Or, dans le reste du monde, ce ratio entre usage et production est inversé.

Mais l'empreinte carbone de la production est plus difficile à évaluer que celle de l'usage. Nous avons utilisé des chiffres de l'Ademe pour avoir des ordres de grandeur qui nous ont conduits à une estimation de 20 millions de tonnes d'émissions de CO2 par an.

Les industriels ont été surpris par nos chiffres, et ont lancé une contre étude, menée notamment par Alliance-TICs et la Fédération des industries électriques, électroniques et de communication. Mais, ayant probablement constaté que nos ordres de grandeur sur l'impact de la production étaient corrects, ils se sont focalisés sur les bénéfices des TIC.

Aujourd'hui, les industriels estiment avoir des références suffisantes pour calculer d'ici 2012 l'empreinte carbone de la production. Ils travaillent désormais sur des bases normalisées, plus rigoureuses.

IT: L'usage des TIC pourrait-il réduire significativement les émissions de CO2 ?

J. C. : De notre côté, nous n'avons pas été capables de donner des chiffres sérieux pour cela. Mais l'étude d'Alliance-TICs est complémentaire à la nôtre. Elle estime qu'entre 2007 et 2020, la diffusion des TIC permettrait d'économiser 32 millions de tonnes d'émissions de CO2, soit 7 % des émissions françaises.

Pour cette même échéance, l'étude « Smart 2020 », du Climate Group, chiffre à 7,8 milliards de tonnes les économies de CO2 que pourraient générer les TIC au niveau mondial par rapport à 2002. Mais ce rapport pousse le bouchon un peu loin, sous l'influence des industriels.

IT: Comment l'usage pourrait-il réduire l'empreinte carbone d'autres activités ?

J. C. : Il s'agit notamment de mieux gérer la consommation d'électricité. On constate à ce sujet notamment une réflexion autour du smart grid.

Le télétravail réduit les déplacements. D'après les statistiques, la France n'est pas très bonne, mais il y a de plus en plus d'outils qui le facilitent. Beaucoup de personnes en font donc sans le dire, je pense donc que nous ne sommes pas si mauvais. Mais je ne crois pas que cette tendance décollera. À cela s'ajoute le développement de solutions de téléconférences faciles à utiliser, intégrées dans les bâtiments. Si les technologies sont trop compliquées, les gens ne les utilisent pas.

On parle beaucoup de domotique, mais je n'y crois pas vraiment, sauf pour les gros postes comme le chargement du futur véhicule électrique et le chauffage. Mais on utilise son four à une heure donnée, et les appareils comme les machines à laver sont déjà programmables.

IT: L'usage des TIC devient-il plus responsable ?

J. C. : Cela prend du temps, mais les gens ont mûri. Les professionnels font plus attention : la tendance est maintenant de garder le matériel informatique plus longtemps. Mais au contraire d'un PC de bureau, il peut être intéressant de remplacer un serveur qui fonctionne 24 heures/24 pour réduire sa consommation électrique. On fait davantage ce genre de calcul aujourd'hui.

Et je constate que, deux ans après notre premier rapport, nos recommandations commencent à être suivies d'effets. Notamment la mise en avant des labels, comme Energy Star pour l'efficacité énergétique des équipements de bureau. Pour les entreprises, intégrer ce type de critères dans leurs cahiers des charges peut servir leur communication.

Les offres qui incitaient à changer son téléphone mobile en proposant gratuitement un nouveau modèle impliquent maintenant la reprise de l'ancien.

Le sujet du développement durable s'intègre même dans les formations en informatique. Alors que le faible coût du matériel n'incitait pas à consacrer du temps de développement pour optimiser les programmes, on prend désormais en compte le fait que leur efficacité a un impact énergétique.

IT: Quelles sont les raisons des changements d'habitudes ?

J. C. : Quand elle devient rentable, l'utilisation des TIC se fait naturellement. La domotique, par exemple, est désormais intégrée à la construction. Un détecteur de présence pour allumer la lumière ne coûte pas très cher. Rendre un bâtiment intelligent n'est pas non plus très onéreux à condition que la réflexion soit menée dès la conception.

Mais ce n'est pas le développement durable qui fait la politique pour le matériel. Il ne faut pas rêver, ce sont avant tout des calculs économiques qui font agir. Les data centers améliorent le refroidissement pour réduire la consommation d'électricité. On voit de plus en plus de systèmes de stockage qui hiérarchisent les données selon la fréquence d'accès : les moins consultées sont sur des serveurs éteints, ou en veille, moins gourmands et qui ne s'allument que quand ils sont sollicités. La logique est toujours avant tout économique. Ce n'est pas forcément négatif, il faut savoir utiliser les leviers que l'on a !

IT: Pourrait-on alors envisager un système de bonus-malus, comme pour la filière automobile ?

J. C. : Il en existe déjà certaines formes. Oséo, dans ses appels d'offres, intègre des critères écologiques. Il existe aussi l'affichage des labels pour la consommation électrique du matériel. Nous avions préconisé dans nos rapports le soutien financier des data centers innovants, mais rien n'a encore été fait. Toutefois, 4,5 milliards d'euros du grand emprunt seront consacrés à l'économie numérique, et l'Ademe a investi 250 millions pour le développement des smart grid. Alors cela finira probablement par aboutir.

Les bonus qui ont été appliqués aux voitures avaient un intérêt économique pour la France, afin de relancer l'activité. Cela n'aurait pas forcément d'intérêt sur les ordinateurs, car la production n'est pas française. De plus, nous avons moins de critères objectifs pour juger, ce serait très compliqué à mettre en oeuvre.

SES 4 DATES

1978 Après un diplôme d'ingénieur des Mines en télécommunications, il rejoint la direction des radiocommunications avec les mobiles. 1994 Il contribue à la mise en place d'un système de communications radio mobiles sécurisées au ministère de l'Intérieur. 2002 Il entre au ministère des Affaires étrangères, en tant que sous-directeur du service des systèmes d'information et de communications. 2006 Il intègre le Conseil général des technologies de l'information, du ministère de l'Économie. Il participe à deux rapports sur les technologies de l'information et de la communication et le développement durable.

LE CGIET

Crée en 2009, il est placé sous l'autorité du ministère de l'Économie. Issu de la fusion entre le Conseil général des mines et le Conseil général des technologies de l'information, il a un rôle de d'inspection, d'expertise et de conseil.

Un data center 35 % plus économe en énergie

Celeste, fournisseur d'accès à Internet pour les entreprises, a lancé la construction d'un data center prévu pour consommer 35 % d'énergie en moins que les installations actuelles. Nommé Marilyn, ce centre, basé à Marne-la-Vallée, repose sur le principe de « free cooling », qui utilise l'air extérieur pour refroidir les machines. À cela s'ajoute une architecture verticale unique : les salles informatiques seront aménagées sur cinq niveaux au lieu de deux habituellement. L'air frais sera aspiré au niveau du sous-sol, utilisé pour refroidir les machines, puis pour réchauffer les bureaux grâce à la chaleur emmagasinée. La mise en service est programmée pour l'été 2011.

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