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"Il faut concevoir autrement" page 122

Voici la version longue de l'article "Il faut concevoir autrement"
par Jocelyn de Noblet, Docteur ès lettres, Professeur
Fondateur de la revue Culture technique


?Dans une société qui se dissout et se recompose, le choc du passé et de l'avenir, le mélange des moeurs anciennes et des moeurs nouvelles, forment une combinaison transitoire qui ne laisse pas un moment d'ennui?.
                       
                                                        Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, 1821


Il ne m'est plus possible de parler aujourd'hui dans les mêmes termes que durant les années 70 et 80 de la forme des objets et des artéfacts qui composent notre environnement artificiel. Mais avant de proposer quelques idées pour le futur il est nécessaire de rappeler comment s'est constituée notre culture matérielle et de donner quelques explications sur les raisons du changement.

La mise en forme de notre environnement artificiel 
 
La forme des artefacts qui composent la culture matérielle contemporaine est encore, dans de nombreux cas, contingente d'un système de valeurs qui est en train de changer et il faut en rappeler quelques caractéristiques. On constate en effet que le concept du progrès technologique dont nous avons hérité depuis la révolution industrielle était construit à partir de six présupposés:

1° Une innovation technologique produit une amélioration décisive de l'artefact concerné par ce changement.
2° Les avancées technologiques contribuent directement à l'amélioration de notre environnement matériel, social, culturel et de notre vie spirituelle. Elles accélèrent le développement de la civilisation.
3° Le progrès de la technologie et, par voie de conséquence, de la civilisation peut être mesuré en termes de puissance, d'énergie et de vitesse.
4° Le contrôle social de la technologie est total.
5° La technologie nous a rendu ?comme maître et possesseur de la nature? et a permis le développement d'un environnement artificialisé à l'extrême.
6° La technologie et la civilisation ont atteint leur formes les plus élaborées dans les pays occidentaux industrialisés.

Ces six postulats ont été efficaces dans le contexte du système technique qui a rendu la révolution industrielle possible. Construit à partir de la fin du XVIII siècle autour de la machine à vapeur, de la mécanique, de la thermodynamique et de nouvelles sources d'énergie, ce nouveau système disposait d'un potentiel de développement considérable qui a pu s'épanouir dans un champ de contraintes faibles et permettre le développement de la production industrielle en série sous l'influence du fordisme.

?Les philosophes ont interprété le monde pendant assez longtemps; le moment est venu de le transformer?  nous rappelle Marx, en 1846, dans sa XI thèse sur Feuerbach .  C'est le progrès technique et industriel qui sera le moteur de cette transformation et l'introduction de la nouveauté dans la chose établie sera une nécessité absolue. L'intermède du Romantisme, comme le remarque Hannah Arendt, ne fera rien d'autre que de mettre le débat sur la tradition à l'ordre du jour du XIX siècle: ?la glorification du passé  (par le romantisme) ne servit qu'à marquer le moment où l'âge moderne était sur le point de transformer notre monde dans son ensemble à tel point qu'une confiance en la tradition allant de soi n'était plus possible?. La modernité doit passer sans tenir compte des résistances et en faisant table rase des traditions. Ainsi s'explique la rapidité de la constructions des infrastructures urbaines et industrielles: usines de toutes sortes, voies de chemin de fer, gares, ouvrages d'art, lignes électriques, réseaux de télécommunications sous toutes leurs formes, autoroutes, aéroports, et à partir de1950 de centrales nucléaires;  tout cela en l'absence de toute considération relative à l'environnement ( à titre d'exemple rappelons que la notion de préservation de l'environnement, sous quelques formes que ce soit, était totalement absente dans les slogans et discours pendant les événements de mai1968).

Les forces du changement

Les nombreuses transformations que nous allons rapidement exposer me conduisent à constater que la composition de la culture matérielle dont nous avons héritée, est en train de se modifier sans qu'il soit pour autant possible de prévoir, avec précision, les formes engendrées par la situation nouvelle dans laquelle nous nous trouvons.  Nous savons cependant que nous sommes dans une période où le futur n'est plus déterminé par un scénario dominant construit suivant une logique de caractère mécaniste correspondant à une situation qui paraissait stable - comme c'était le cas pendant les ?trente glorieuses?. Cette constatation n'implique nullement que notre futur soit devenu totalement imprévisible. Si tel était le cas, cela signifierait que nous ne savons rien sur l'avenir, ce qui est faux.

Objectivement, il n'y a pas plus d'incertitudes aujourd'hui qu'hier mais la situation n'est plus la même. Elle est, pour plusieurs raisons, devenue plus complexe. De nouveaux paramètres techniques, socio-culturels et liés à l'environnement, qui sont déjà à l'oeuvre, vont contribuer à modifier la forme et la fonction des objets qui nous entourent.

 Il faut rappeler quels sont les éléments structurants à partir desquels les entreprises et les créateurs seront à même d'innover. Nous en distinguerons deux: l'évolution du système technique et la préservation de l'environnement qui interagissent avec les modifications d'ordre culturelle et la transformation des styles de vie dans le contexte d'une mondialisation des marchés, une mondialisation dont l'indispensable régulation ne pourra se faire que par l'invention de nouvelles formes de développement industriel et économique.

I  L'évolution du système technique

Un des moteurs de l'évolution du design industriel doit être recherché dans les transformations du système technique qui sous-tendait le système de production pendant les quarante années qui ont suivi le second conflit mondial.

Force est de constater que les paramètres mécanique et énergétique du système ont pratiquement épuisé leur potentiel de développement et que dans le même temps on a assisté à la montée en puissance de nuisances de toutes sortes qui compromettent gravement la préservation de l'environnement. Les accidents dont ont été victime successivement Concorde, Ariane V et la navette Columbia ne doivent pas être simplement considérés comme des incidents, certes regrettables, qui ponctuent un parcours par ailleurs sans faute mais comme des signes de la fragilité d'un système quand on le pousse à ses limites. Nous savons aussi que si nous poursuivons un développement industriel et économique au rythme actuel, on rejettera dans l'atmosphère, à l'horizon 2050, plus de 15 milliards de tonnes de CO2 par an, ce qui n'est pas acceptable pour le climat.

A partir de la fin des années 70 on s'aperçoit de la montée en puissance de cinq nouveaux paramètres qui vont profondément modifier la structure du système technique et l'organisation de l'économie:

1° le développement de l'informatique qui, grâce à la prolifération des microprocesseurs, d'origine militaire, touche tous les secteurs d'activités et entraîne un usage banal et personnel de l'ordinateur et de tous ses prolongements;
2° l'essor des biotechnologies et du génie génétique dû aux progrès de l'instrumentation, de l'automation et du contrôle qui autorisent les interventions de grande précision sur le patrimoine génétique des espèces animales et végétales;
3° le développement  des systèmes de télécommunication qui, grâce à la numérisation, permet à l'élaboration, au traitement, à la gestion et au transfert de l'information de disposer d'un langage commun;
4° l'hyperchoix des matériaux et l'apparition de matériaux dits intelligents qui se diffusent dans toute l'industrie;
5° Les utilisations fines de l'énergie et la maîtrise des techniques de conversion photovoltaïque.

Ces techniques, pour la plupart discrètes et peu expressives, concernent pour l'essentiel le transport et le traitement des informations; c'est pourquoi elles sont si économes en consommation d'énergie. Mais elles n'apportent aucune solution de rechange pour les techniques qui permettent la transformation, le transport et le recyclage des matières premières et des produits semi-finis. Il faudra dans de nombreux domaines changer notre fusil d'épaule et admettre, par exemple, que la survie des industries spatiales passe par l'envoi de robots sophistiqués et l'abandon de la station spatiale,  que le modèle actuel de la mobilité organisé autour de la dépendance automobile ne pourra pas être étendu à l'ensemble des pays en voie de développement et que le télétravail peut permettre de supprimer de nombreux déplacements et aider à une recomposition du milieu urbain. Elles posent d'autre part des problèmes nouveaux tant aux industries qu'aux créateurs qui doivent les utiliser et à partir de là concevoir des objets dans des formes satisfaisantes pour les usagers. Il s'agit d'une situation inédite qui implique, pour l'ingénieur, le designer ou l'architecte, l'apprentissage d'un nouveau vocabulaire et de prendre conscience du fait que la ?bonne forme? d'un téléphone ou d'un ordinateur portable ne dépend pas des mêmes contraintes que celles qui conditionnent une bicyclette. N'oublions pas que la plupart des artéfacts qui ont été conçus et dessinés entre 1930 et 1960 sont des objets dont la forme pour l'essentiel était conditionnée par des composants mécaniques et électromécaniques qui sont par définition expressifs ( automobile, avion, machine à écrire, robot ménager, phonographe, appareil photographique.... etc).

II  La préservation de l'environnement

Quand en 1970 le ?Club de Rome?, qui rassemble un groupe international d'experts venant tant de l'industrie que de l'université, fait paraître son manifeste ?Halte à la croissance?, il se trompe de cible. Les événements ultérieurs démontreront que la crise de l'énergie et des matières premières qu'il annonce est, à moyen terme, surmontable et qu'il est dangereux d'avoir raison trop tôt. La crise qui nous frappe aujourd'hui est différente mais plus fondamentale. Nous assistons en fait à une rupture de phase entre l'environnement, l'économie et notre culture.

Les années 80 nous ont appris qu'il n'y a plus de progrès sans nuisances et nous assistons aujourd'hui à l'apparition d'une multiplication d'effets pervers que nous n'avons pas su prévoir et que nous savons mal maîtriser. Depuis que nous avons entrepris de modifier de plus en plus profondément le cours de la Nature, nous sommes en effet structurellement devenus un élément essentiel du maintien de ce nouveau cours.

L'expérience montre qu'il faut y regarder à deux fois quand il s'agit de conjuguer les prévision technologiques avec l'évolution culturelle; nous savons que c'est précisément le cas dans le champ d'action du design industriel.  Quand on parle du futur il faut distinguer ce qui procède du techniquement mesurable comme, par exemple, la croissance exponentiel du microprocesseur d'Intel jusqu'en 2030 et ce qui procède de l'évolution culturelle comme la réponse à la question suivante: la suppression de l'apprentissage de  l'écriture est-elle inéluctable si l'ordinateur est introduit massivement dans l'école dès l'enseignement primaire? C'est par le métissage, inévitable, des innovations techniques et des innovations culturelles que se nouent des crises, qui peuvent aboutir à des catastrophes, ou que les contradictions sont dépassées. C'est pour faire face à cette situation complexe et pour apprendre à nous y mesurer que nous avons, plus que jamais, besoin de construire des scénarios cohérents. Un scénario n'est jamais une fin en soi: c'est une méthode de travail heuristique. Cette faiblesse du diagnostique est fréquente dans les périodes de mutations technologiques et culturelles, parce que le présent y est trop dense et qu'il est à lui seul l'avenir. Thomas Kuhn nous fait remarquer à ce propos que ?tout se passe comme si nous ne retenions des signaux qui nous parviennent de l'environnement que ceux qui à la fois sont conformes à nos connaissances, étayent nos convictions, justifient nos actions, rencontrent nos rêves et notre imaginaire?. Il faudra nous faire violence, dans de nombreux cas, pour que les changements profonds et inévitables dans notre économie  et par voie de conséquenses de nos styles de vie deviennent acceptables. On constate en effet que le temps de la maturation d'une innovation technologique n'est pas du même ordre que le temps de l'évolution des mentalités qui structurent nos styles de vie. A ce propos on peut remarquer que de nombreux objets techniques, à partir d'un certain niveau de développement, ont tendance à se répartir dans différentes lignées divergentes de spécialisation, chacune s'adaptant à un style de vie différent. 

Le développement de la société de consommation à été le résultat d'un projet et nous nous trouvons maintenant avec des objets et sans projet; c'est une situation qui ne peut être que provisoire. C'est la ville qu'il faut redessiner et de nouveaux objets y trouveront tout naturellement leur place; ceux qui seront trop nuisibles devront de gré ou de force disparaître.

Le moins que l'on puisse dire est que la simultanéité d'expressions différentes qui caractérisent le design d'aujourd'hui jette une lumière crue sur les fractures profondes qui apparaissent dans la culture contemporaine. Suivant le camp dans lequel on se range, on peut les interpréter comme des signes prometteurs d'un enrichissement culturel dans la diversité ou comme des augures destinées à exorciser des catastrophes à venir. Il faut aussi tenir compte de l'apparition du désir de consommation dans les anciens pays du ?bloc de l'est? et dans les pays en voie de développement rapide comme la Chine. Nous ne savons pas encore aujourd'hui quelles seront les exigences de ces nouveaux venus mais il est vraisemblable qu'il s'agira d'une demande spécifique qui devra prendre en compte des caractéristiques différentes des nôtres. On peut penser que cette nouvelle situation nécessitera l'élaboration d'un design différent de celui que pratique l'Occident et qui est l'aboutissement d'un processus qui lui est propre. C'est dans ce contexte qu'interviendront des arbitrages entre la mondialisation des marchés et le concept de développement soutenable. Reste à savoir s'il existe un fil d'Ariane permettant de s'orienter et s'il est possible et pertinent de faire émerger un sens aujourd'hui caché sous des apparences trompeuses. Mais quoi qu'il en soit le futur ne sera plus jamais ce qu'il était!

 

 

 

 

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