Nous suivre Industrie Techno

Il a le génie pour bonifier les cellules

Les ciseaux moléculaires de Cellectis ont valu à la société de biotechnologie une reconnaissance mondiale. Ils lui ont aussi permis de nouer des partenariats avec des industriels aussi importants que Total et Bayer CropScience. Retour sur une success story à la française.

Transformer une découverte fondamentale en réalité industrielle est une affaire de chance, de volonté... et un travail de longue haleine. Témoin : Cellectis. L'histoire de cette entreprise de biotechnologie, fondée il y a treize ans, trouve ses origines au début des années 1980. À l'époque, des chercheurs tentent de comprendre un mécanisme de transfert génétique. Ils constatent que lors d'un croisement, deux levures sont capables d'échanger une partie de leur matériel génétique, comme si ce dernier devenait mobile. Le généticien Bernard Dujon découvre alors l'existence de protéines particulières, les méganucléases, capables de couper le génome des micro-organismes en un endroit spécifique. Une trouvaille qui sera quelques années plus tard bien utile à un jeune chercheur d'un laboratoire voisin.

 

L'INNOVATEUR : Pionnier de la chirurgie des gènes

 

André Choulika rejoint l'équipe du biologiste François Jacob en 1988. Avec une mission : induire des cassures dans l'ADN de cellules de mammifères. La technique dont il dispose est plutôt rudimentaire, et ne fonctionne qu'une fois sur un à dix millions ! Échangeant avec l'équipe de Bernard Dujon, il essaie d'utiliser les méganucléases dans les cellules de son étude. Elles s'avèrent à la fois précises et efficaces. L'étudiant entrevoit déjà des applications médicales. « Il devenait par exemple possible de faire disparaître un virus d'un ADN infecté », raconte-t-il. La genèse de Cellectis remonte à 1998, alors que l'étudiant effectue un stage dans un laboratoire de l'université de Harvard (États-Unis). « J'ai reçu un mail du consulat de France m'invitant à participer à un concours de création d'entreprise », se rappelle l'ancien thésard. Il discute alors de son retour en France avec l'Institut Pasteur. « Les deux conditions étaient que je sois lauréat du concours et que la société soit incubée avec les autres start-up de Pasteur ». Ces deux conditions remplies, André Choulika quitte les États-Unis, non sans regrets. « À Boston, où je résidais, le cadre était idéal. À Cambridge par exemple, qui fait la taille du XVIe arrondissement de Paris, la capitalisation boursière des biotechs atteint 88 milliards de dollars, contre 16 milliards pour l'ensemble des biotechs européennes », souligne l'entrepreneur, encore plus attentif à la situation économique du secteur depuis qu'il préside France Biotech, l'association représentante des entreprises françaises actives dans le domaine des sciences de la vie.

 

LA TECHNOLOGIE : Des mutations payantes

 

Cellectis aura donc comme coeur d'activité l'ingénierie des génomes. Une entreprise plus qu'audacieuse. Au début des années 2000, de premiers essais de thérapie génique subissent un coup d'arrêt, après que des « bébés-bulle », enfants soignés pour un déficit immunitaire, aient développé des cancers du sang. « Quand nous avons débuté, nous ne savions pas comment faire », admet sans complexe André Choulika. Petit à petit, la start-up améliore sa maîtrise des méganucléases, notamment grâce à la robotisation. Avec ses automates de la marque Genetics, Velocity ou Becton Dickinson, modifiés pour leurs besoins, Cellectis agrandit la banque de protéines disponibles. Et affûte sa technologie de ciseaux moléculaires. « Nous travaillons toujours sur trois paramètres, la précision, la spécificité et l'efficacité de la coupure », détaille le fondateur. De fait, la coupure de la molécule d'ADN n'est visible que dans 30 à 60 % des cas, à cause du mécanisme de réparation du génome. Grâce à de récents développements, la start-up veut se rapprocher du 100 %. Elle mise pour ce faire sur une technologie baptisée Trex. À savoir : un composé qui dégrade les extrémités générées par la coupure, affectant la réparation et la rendant ainsi détectable. Cellectis développe aussi une nouvelle génération de ciseaux moléculaires plus précis et plus faciles à produire que les méganucléases, les TAL nucléases. Depuis 2007, Cellectis a abaissé leur coût de production d'un facteur cinq.

 

LE SUCCÈS : Un marché hautement concurrentiel

 

Du haut de ses treize ans, Cellectis joue dans la cour des grands. Distinguée à plusieurs reprises, elle a noué d'importants partenariats industriels. Depuis 2006, avec Bayer CropScience, pour développer de nouvelles semences agricoles grâce aux méganucléases. Et depuis le début de l'année, avec Total, pour l'obtention d'analogues de produits pétroliers en reprogrammant génétiquement des micro-algues. Du côté de la chirurgie génique en santé humaine, les premiers frémissements apparaissent. Ainsi, des chercheurs américains ont signé récemment un contrat de licence exclusive de 20 millions de dollars avec le suisse Novartis, après avoir démontré l'efficacité de la démarche chez des patients atteints de cancer et en situation d'échec thérapeutique. Dans la course, Cellectis entend démarrer d'ici 2014 ses premiers essais cliniques en cancérologie. En attendant, l'entreprise se consacre à conserver l'avance technologique sur ses concurrents. Le recours en justice est parfois la seule issue : Cellectis en est ainsi à son dixième procès contre une société de biotechnologie nord-carolinienne du nom de Precision Biosciences. L'inventeur des ciseaux moléculaires n'a pas l'intention de se laisser couper l'herbe sous le pied.

DES SCALPELS À ADN

En 2011, les nucléases pour l'ingénierie des génomes ont été consacrées meilleur outil de l'année par la revue scientifique Nature Methods. Cellectis commercialise deux des trois protéines de ce type décrites aujourd'hui : les méganucléases et les TAL nucléases. Ces deux protéines se fixent à la molécule d'ADN par une séquence d'acides aminés. La fixation se traduit par une coupure aux deux extrémités du brin d'ADN reconnu par les nucléases. Ces protéines peuvent être synthétisées pour réaliser la mutation d'un gène, son inactivation ou le remplacement d'un gène défectueux par une version normale, en injectant dans les cellules, en même temps que les nucléases, la séquence correctrice.

ANDRÉ CHOULIKA

Après un doctorat de virologie moléculaire sur les méganucléases à l'université Pierre et Marie Curie, le PDG de Cellectis a suivi des études postdoctorales à Boston, aux États-Unis. Il a fondé la société de biotechnologie en 1999, au sein de l'incubateur de l'Institut Pasteur, après avoir suivi le programme Challenge + de HEC. Depuis 2009,il préside le réseau France Biotech.

vous lisez un article d'Industries & Technologies N°0951

Découvrir les articles de ce numéro Consultez les archives 2013 d'Industries & Technologies

Bienvenue !

Vous êtes désormais inscrits. Vous recevrez prochainement notre newsletter hebdomadaire Industrie & Technologies

Nous vous recommandons

Un hydrogel synthétique qui réagit comme un muscle

Un hydrogel synthétique qui réagit comme un muscle

En voulant tester la résistance d’un hydrogel, des chercheurs du MIT ont découvert qu’il se renforçait comme un[…]

Energy Observer, IA médicale, réacteur Iter… les meilleures innovations de la semaine

Energy Observer, IA médicale, réacteur Iter… les meilleures innovations de la semaine

Le Conseil de l’innovation lance deux grands défis sur la cybersécurité et la bioproduction

Le Conseil de l’innovation lance deux grands défis sur la cybersécurité et la bioproduction

Toulouse White Biotechnology (TWB) étoffe ses technologies

Toulouse White Biotechnology (TWB) étoffe ses technologies

Plus d'articles