Nous suivre Industrie Techno

Humanus ex machina et ex animal

CHARLES FOUCAULT cfoucault@industrie-technologies.com
« L'homme est issu de l'animal alors qu'au contraire la machine est issue de l'homme. » À partir de cette vérité (qu'on attribuerait volontiers à La Palice), deux scientifiques cherchent la spécificité de l'être humain. Le neurobiologiste et l'expert en intelligence artificielle prennent pour grille de lecture les dernières avancées dans leur domaine respectif.

Que font un neurobiologiste philosophe et un chercheur en intelligence artificielle quand ils se rencontrent ? Ils trouvent un terrain d'entente pour discuter : l'homme. Le premier le compare à l'animal, l'autre à la machine. La conversation allant, une idée émerge. Une idée de scientifiques : une question. « Existe-t-il, chez l'être humain, des spécificités irréductibles ? » Alors ils décident de passer en revue toutes les facultés exceptionnelles qui caractérisent l'Homo sapiens et de les confronter à ce dont sont capables les bêtes et les divers appareils qui nous entourent. La culture, la conscience, l'identité, l'apprentissage, l'imaginaire, la morale, la sexualité... Naissent ainsi vingt et un chapitres qui explorent les méandres de la nature humaine à l'aune des dernières avancées de la science. Georges Chapouthier s'exprime toujours le premier. Ses connaissances en zoologie battent en brèche des certitudes telles que « le rire est le propre de l'homme ». Frédéric Kaplan pose ensuite son expertise en intelligence artificielle sur la même question.

Alors messieurs, les animaux remplaceront-ils l'être humain ? Oui, pour le neurobiologiste. Les hommes pourraient disparaître comme ont disparu les dinosaures. D'autres organismes survivraient. Quoique... « l'homme, par sa technique, pourrait [...] court-circuiter l'évolution biologique, l'évolution darwinienne. » Les artifices techniques ont déjà largement fait augmenter notre espérance de vie. Darwin n'a rien à voir là-dedans. Ce qui mène à la question suivante : les machines remplaceront-elles l'être humain ? Non, répond le spécialiste en intelligence artificielle. « L'évolution des techniques montre que, dans l'histoire, la tendance des machines vers l'autonomie est compensée par la tendance vers la symbiose. » Nous fabriquons plutôt des objets avec lesquels nous interagissons plus facilement que des appareils autonomes, ce qui contrarie leur évolution. Les seules machines qui se diffusent sont celles qui s'adaptent à l'homme. Les autres meurent prématurément. En fait ce que nous craignons vraiment, plus que « des légions de robots militaires qui prendraient le pouvoir sur la Terre [...] c'est de voir notre définition de nous-mêmes changer à leur contact. »

Car là est l'enjeu de cet ouvrage. Le message est d'ailleurs limpide très rapidement : les avancées dans l'étude des autres êtres vivants et les progrès des machines sont les outils qui permettent d'affiner notre connaissance de nous-mêmes. Sujet passionnant. Mais l'anthropocentrisme a ses limites. Pour certains thèmes, la comparaison n'est pas à propos. Aux dépens de leurs discours, les auteurs s'évertuent à entrer à tout prix dans le cadre qu'ils ont défini. « Les animaux sont-ils des personnes ? » « Les machines ont-elles des droits ? » Frédéric Kaplan finit par l'avouer : « Est-il pertinent d'anticiper ces questions avant qu'elles ne se posent de manière concrète dans notre société ? » L'alternance systématique du neurobiologiste et du roboticien dessert finalement le livre. Retranscrire leur conversation aurait sans doute été plus judicieux. Mais se sont-ils vraiment rencontrés ?

LE LIVRE

L'HOMME, L'ANIMAL ET LA MACHINE Georges Chapouthier et Frédéric Kaplan CNRS Éditions 220 pages, 19 euros

ET AUSSI

DE L'ANIMAL-MACHINE À L'ÂME DES MACHINES : querelles biomécaniques de l'âme (XVIIe - XXIe siècle) Scientifiques, historiens, philosophes, littéraires, examinent les enjeux de la « querelle de l'âme des bêtes ». Au coeur de ce débat, l'animal-machine de Descartes, qui définit l'homme comme une machine dotée d'une âme et s'interroge sur son existence chez l'animal. Cette querelle trouve son prolongement dans les débats autour des machines de nouvelle génération, porteuses d'ambiguïtés pour l'homme qui les crée et s'y réfléchit.

GEORGES CHAPOUTHIER DIRECTEUR DE RECHERCHE AU CNRS

Directeur du Centre émotion-remédiation et réalité virtuelle, le scientifique mène de front ses études de neurobiologie et de philosophie. Il s'intéresse autant à l'anxiété et à la mémoire chez la souris qu'il étudie les ressemblances et différences entre animaux et êtres humains en tant que philosophe.

FRÉDÉRIC KAPLAN CHERCHEUR À L'ECOLE POLYTECHNIQUE FÉDÉRALE DE LAUSANNE

Spécialiste des interfaces homme-machines et de l'intelligence artificielle, Frédéric Kaplan est autant chercheur qu'entrepreneur. Il consacre son temps à réinventer les interactions avec les objets de tous les jours.

vous lisez un article d'Industries & Technologies N°0934

Découvrir les articles de ce numéro Consultez les archives 2011 d'Industries & Technologies

Bienvenue !

Vous êtes désormais inscrits. Vous recevrez prochainement notre newsletter hebdomadaire Industrie & Technologies

Nous vous recommandons

La créativité à la chaîne

La créativité à la chaîne

Pleins phares sur la créativité industrialisée. Pour systématiser la mise sur le marché de biens innovants, les industriels devraient s'inspirer de[…]

Obsolescence : faut-il souhaiter longue vie aux produits ?

Obsolescence : faut-il souhaiter longue vie aux produits ?

Errare tecnologicum est

Errare tecnologicum est

Faut-il manipuler le climat ?

Faut-il manipuler le climat ?

Plus d'articles