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Huile de palme : l'épineuse filière durable

THOMAS BLOSSEVILLE tblosseville@industrie-technologies.com

L'huile de palme est devenue l'ingrédient à supprimer dans les produits alimentaires, chimiques et cosmétiques. En cause, la culture du palmier à huile en Indonésie et en Malaisie, accusée de provoquer un désastre écologique : déforestation, pollution, réduction de la biodiversité... Depuis 2005, le consortium international RSPO tente de bâtir une filière certifiée durable. Mais sa mise en oeuvre s'avère un vrai casse-tête.

Dans une cinglante campagne vidéo, Greenpeace assimile la barre chocolatée Kit&Kat de Nestlé à un doigt d'orang-outang dont gicle du sang. Findus, Pepsico, Henkel... Un nombre croissant d'industriels de l'agroalimentaire, de la chimie et des cosmétiques se trouvent, comme Nestlé, dans le collimateur des ONG. Leur faute ? Un appétit immodéré pour les dérivés du palmier à huile. Ils confèrent certes à leurs produits de précieuses propriétés (texture, conservation, prix...). Mais leur production intensive, surtout en Indonésie et en Malaisie, s'avère dévastatrice pour l'environnement.

Depuis 2005, le consortium international RSPO (pour Round table for a sustainable palm oil) tente de bâtir une filière durable. À son crédit, figurent parmi ses membres, des ONG comme Oxfam et WWF, aux côtés des planteurs, financiers et industriels. Mais dans la pratique, le terrain s'avère très glissant.

UNE COURSE CONTRE LA MONTRE

« En dix ans, la culture du palmier à huile s'est muée d'une activité agricole à une activité financière », regrette Hubert Omont, expert filières au Centre de recherche agronomique pour le développement (Cirad). Appâtés par une demande croissante, les investisseurs se sont rués sur les plantations.

Après la Malaisie, où la monoculture s'est accélérée dès les années 1960, la frénésie a gagné l'Indonésie. Ces deux pays concentrent près de 85 % de la production mondiale de palmiers à huile. En Indonésie, les surfaces cultivées ont triplé entre 1997 et 2008 pour atteindre 8 millions d'hectares. Et la conversion de 20 millions d'hectares supplémentaires serait déjà prévue. Les planteurs anticipent l'essor des biocarburants, qui devraient accroître la demande mondiale en huiles végétales. Selon les Amis de la terre, si l'Europe atteint ses objectifs d'incorporation dans les réservoirs en 2020, la consommation annuelle d'huile de palme d'un français pourrait décupler.

Pour satisfaire cette soif mondiale, la hausse des rendements des cultures est évoquée. Mais ne suffira pas. « Le modèle économique des planteurs repose sur la déforestation pour valoriser le bois », critique Jérôme Frignet, chargé de campagne forêt à Greenpeace. Le besoin d'une certification durable devient donc urgent.

DES GARANTIES INSUFFISANTES

Pour l'émergente filière RSPO, la déforestation est la pratique à abattre. Mais quelles exigences impose-t-elle aux planteurs de palmiers ? Les feux pour déboiser sont interdits. Tout comme les plantations sur des pentes supérieures à 10 % ou sur des zones déboisées après 2005 (date de création de RSPO) « pour inciter les planteurs à privilégier les terres déjà dégradées », précise Boris Patrenger, expert au WWF.

Mais ces exigences masquent les limites de la charte RSPO. « Lors de la décolonisation, la nationalisation forcée des terres a privé les populations de tout titre de propriété. Elles ont pourtant gardé l'usage des terres », constate Sylvain Angerand, chargé de campagne forêt aux Amis de la terre. Traduction : planter sur des terres même dégradées oblige d'abord à déloger les populations locales.

Autre polémique, les tourbières représentent entre un quart et un tiers des nouvelles plantations, selon Greenpeace. Et la moitié des émissions de gaz à effet de serre de l'Indonésie, troisième émetteur mondial. Assécher ces forêts marécageuses, pour planter des palmiers, provoque l'oxydation de la biomasse jusqu'alors isolée de l'air par une couche d'eau et donc des émissions de CO2. RSPO n'interdit pourtant pas formellement cette pratique.

Côté intrants chimiques, RSPO demande une simple baisse des quantités utilisées. D'où des paradoxes, comme pour l'herbicide Paraquat de Syngenta. Ce neurotoxique est interdit en Europe et aux États-Unis, mais peut être abondamment employé dans des plantations certifiées durables par RSPO.

UNE TRAÇABILITÉ COMPLEXE

Pour ses défenseurs, RSPO est une initiative jeune, à améliorer chaque année. Mais avec une contrainte de taille. Dans ce collectif, les producteurs et négociants d'huile de palme sont surreprésentés : « 250 à 300 membres sur 400 », évalue Jérôme Frignet. Au détriment des industriels occidentaux, ceux-là même qui auraient intérêt à durcir les exigences. Ce déséquilibre freine d'autant plus les avancées qu'un planteur de palmier peut être membre de RSPO... même si ses plantations ne sont pas certifiées durables.

« La traçabilité reste le problème n°1 », témoigne Jean-Manuel Bluet, directeur développement durable de Nestlé France. En cause, la complexité de la filière. L'huile de palme est issue d'une multitude de plantations. Pour l'instant, seule 5 % de la production mondiale est certifiée RSPO. Trop peu pour remplir des cargos. Dans les raffineries et les ports, l'huile durable est donc le plus souvent mélangée à de l'huile conventionnelle. Difficile dans ces conditions d'apposer un label écologique sur une cargaison.

Sur ce constat, RSPO a inventé deux autres mécanismes de « certification ». Première option, la voie dite « d'équilibre de masse ». La proportion d'huile durable mélangée avec l'huile conventionnelle est connue. Vue de l'acheteur, l'huile est en partie certifiée RSPO. Mais sans pouvoir remonter jusqu'aux plantations. Deuxième option : acheter un certificat. Dans ce cas, l'acheteur n'acquiert pas d'huile durable. Mais RSPO lui garantit qu'un volume équivalent a été produit durablement quelque part dans le monde. Deux options temporaires, en attendant une réelle traçabilité.

Face à la complexité de ce système, des industriels préfèrent bannir l'huile de palme de leurs recettes. Findus a choisi le colza. Pepsico, le tournesol. Mais dans les usines, le sevrage se heurte parfois à des obstacles techniques et économiques. Surtout, le boycott de l'huile de palme ne résoudra pas la crise écologique. Le palmier possède en effet un rendement à l'hectare inégalé (dix fois supérieur au soja, six fois à celui du colza...). Sa substitution par une plante au moindre rendement oblige à augmenter d'autant les surfaces cultivées. Malgré ses défauts, RSPO reste donc incontournable. À un détail près. Si elle améliore qualitativement la filière de l'huile de palme, RSPO ignore le principal problème. Il est quantitatif : globalement, l'industrie consomme trop d'huile végétale, quelle qu'elle soit.

L'ENJEU

En 2009, 45 millions de tonnes d'huile de palme ont été produites et consommées dans le monde. Soit un tiers de la consommation d'huiles végétales, autant que l'huile de soja. Le troisième tiers rassemble les autres sources : colza, tournesol, noix, olive... L'Union européenne absorbe entre 12 et 15 % du marché mondial et les pays du Sud plus de 80 %. Chine, Indonésie, Inde et Pakistan en tête. Entre 80 et 85 % de la production mondiale d'huile de palme provient d'Indonésie et de Malaisie SOURCES : CIRAD, GREENPEACE

Une monoculture dévastatrice

La culture expansive des palmiers à huile possède une empreinte écologique noire. La demande croissante en huile de palme est surtout satisfaite par l'extension des surfaces. Au détriment des forêts, habitats d'espèces emblématiques (orangs-outangs, tigres, gibbons...) ou moins connues. Selon Greenpeace, les forêts indonésiennes abriteraient 10 % de la biodiversité mondiale terrestre. Accentuée par le désherbage, l'érosion des sols entraîne des sédiments jusqu'aux rivières, modifiant leur composition chimique (notamment le taux d'oxygène). Avec des répercussions sur la faune et la flore, donc la sécurité alimentaire des populations locales. Côté santé, l'impact des produits contenant de l'huile de palme reste sujet à débats. Seule certitude, il ne faut pas en abuser.

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