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Grille informatique : les leçons d'un pionnier

Thierry Mahé

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- Arcelor est l'un des tout premiers industriels à étrenner l'informatique en grille mise en place pour "encaisser" des pics d'activité de calcul, sans surinvestir.

Arcelor est assurément le pionnier européen de l'application industrielle et, à large échelle, de l'informatique en grille (Grid Computing). Sa démarche est d'autant plus intéressante à suivre que le concept promet de s'imposer dans l'industrie. Le français GridXpert, architecte de l'application chez le sidérurgiste, est en effet déjà en phase finale d'évaluation, de la "mise en grille" de la totalité des centres de développement de Philips.

Chez Arcelor, c'est la division Flat Carbon Steel (FCS, acier plat), qui s'est lancée. Il s'agit rien moins que mettre au "pot commun" les ressources informatiques des centres de recherche issus de la fusion, en 2002, d'Usinor, d'Arbed et d'Aceralia. Une communauté de 150 ingénieurs de calcul disposant de quelque 200 ordinateurs.

La notion de grille répond à une attente simple et cruciale. Diriger une demande de calcul vers le bon serveur d'application, où qu'il se trouve, et rapatrier le résultat vers la station cliente dans le meilleur temps. Le "bon" serveur est évidemment celui qui dispose de l'application, mais aussi le moins sollicité, et dont la puissance est dimensionnée à la complexité du calcul... donc susceptible d'occasionner le moins d'échec possible. Au regard de ce critère, la réussite est avérée puisque Gilles Brun, responsable CAO/calcul du centre de Montataire (Oise), estime que le taux d'échec a décru de 30 à 10 %. « Surtout, nous disposons désormais d'un outil pour analyser la cause de ces échecs. »

Dominique Chouchana, chef du projet chez GridXpert aux côtés d'Éric Lamm, responsable de l'informatique scientifique d'Arcelor FCS résume : « Le Grid, c'est masquer la tuyauterie aux ingénieurs. Pour qu'ils n'aient pas à se demander quelle machine est la mieux adaptée à leur besoin. » Gilles Brun ajoute plaisamment : « D'autant que, faute de temps, personne ne le faisait ! »

Aujourd'hui, la demande de calcul s'effectue via un portail Internet, en spécifiant simplement le logiciel requis et des fichiers de paramètres. Le système, lui, connaît le profil de l'utilisateur, son niveau de priorité, éventuellement le caractère d'urgence du projet. Il connaît surtout sur le bout des doigts les ressources disponibles, en statique (les machines) comme en dynamique (leur occupation). L'aspect dynamique est essentiel. Un projet "chaud" va en effet pouvoir solliciter toutes les ressources du groupe.

Chez Arcelor, le déploiement du Grid s'est fait sans heurt. Et sans même de formation aux utilisateurs, tant l'interface est triviale !

La simplicité du résultat est pour autant le fruit d'une méthodologie rigoureuse.

A. Inventorier le parc informatique

C'est le préalable indispensable à la mise en place d'un Grid. L'opération a débuté en septembre 2003 chez Arcelor. Inventaire des machines bien sûr (surtout des PC et des serveurs HP et IBM, bi- ou quadriprocesseurs), mais aussi des applications (codes de CAO, mailleurs et solveurs pour la simulation). Inventaire accompagné d'un diagnostic général du système d'information en regard avec l'utilisation réelle des machines.

Le travail a été mené dans l'environnement GX Synergy Monitoring, qui met à profit un réseau de sondes disposées sur un échantillon significatif d'ordinateurs, lesquelles font "remonter" le taux d'utilisation. Cette phase d'audit a pris trois mois.

B. Créer un site pilote

C'est le site lorrain de Maizières-lès-Metz qui a été élu comme site pilote avec ses 150 chercheurs dont 20 utilisateurs d'informatique scientifique. En trois semaines, il a été mis en connexion avec Montataire (Oise). Ces deux sites disposent de l'essentiel des ressources informatiques du groupe. Gilles Brun (Montataire) se félicite déjà du retour d'expérience : « C'est très probant. Et très significatif de ce qu'on peut faire avec une grille. Car Montataire est un site d'application centré sur l'automobile, alors que Maizières est plus transversal dans ses activités et donc dans ses ressources informatiques. Reste qu'on a toujours plus intérêt à travail en local, car les transferts de données sont pénalisants. Mais nous bénéficions, aujourd'hui, de toute la puissance du site de Maizières. »

C. Déployer le Grid

À ce jour, 70 % des machines sont dans la grille. Elle sera totalement mise en place vers la mi-2005 avec l'intégration des centres de Liège et Gand (Belgique). Un site espagnol de R&D (Asturies), en création, s'y ralliera d'emblée.

Mais la grille ne s'arrête pas aux portes de l'entreprise. Arcelor projette de partager des ressources de calcul avec de gros clients, comme PSA (avec qui deux pilotes sont en cours) ou Renault. Ce serait alors un premier pas vers une informatique de conception collaborative, où le constructeur et son fournisseur expert s'accorderaient sur une plate-forme de conception et de calcul.

S'il se refuse à commenter ce projet, Gilles Brun évoque dans l'immédiat l'appel à des ressources externes, comme celles du centre de calcul IBM de Montpellier, ou une passerelle avec la grille que met en place le Cetim (Centre technique des industries de la mécanique).

D. Repenser la facturation du logiciel

La logique des éditeurs de logiciels est aujourd'hui de dire : « On vous vend des licences pour cette machine ». Dans un mécanisme de grille, ils risquent de s'entendre répondre : « Non. On vous achète ces licences, pas pour une machine en particulier, mais pour un certain nombre d'utilisateurs. » L'enjeu est énorme. Car le logiciel représente deux tiers des coûts, contre un tiers pour le matériel. C'est un voeu pieux des VRP du Grid que d'amener les éditeurs de logiciels à composer avec ce nouveau paradigme.

Gilles Brun n'a pas encore constaté ce retournement d'attitude. De même, le Grid System pourrait potentiellement influer sur le mode d'investissement en matériel, actuellement acquis sous leasing.

LES GAINS

- Mutualisation, rationalisation, ergonomie d'accès aux ressources - Taux d'échec en baisse de 25 %, et économies directes (- 20 %) - Taux d'utilisation... triplé ! - Retour sur investissement record : 18 mois seulement - Coût réel de l'informatique rendu visible

LES LIMITES

- Le Grid masque le manque d'homogénéité des machines. Mais ce n'est qu'un masque. - Les gains d'échelle sont parfois grevés par le "coût" (temps, infrastructure, moindre confidentialité) des communications longue distance. - Le Grid soulève la renégociation des contrats logiciels.

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