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Faut-il manipuler le climat ?

HUGO LEROUX hleroux@industrie-technologies.com

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Pour lutter contre le réchauffement, le recours à des techniques de refroidissement du climat est de plus en plus sérieusement considéré. Leurs adversaires, qui pointent leur efficacité hasardeuse, redoutent également qu'elles ne deviennent un alibi pour se soustraire à la réduction des émissions de gaz à effets de serre.

A baisser le thermostat de la Terre est possible. La preuve : l'éruption, en 1991 aux Philippines, du volcan Pinatubo a engendré un nuage de cendre qui a refroidi de 0,5 °C la température moyenne du globe pendant deux ans. Pourrions-nous reproduire ce phénomène pour limiter le réchauffement ? La question est étudiée par un nombre croissant de scientifiques. La piste phare de ce domaine émergent, la géo-ingénierie, consisterait à injecter dans la stratosphère de fines particules pour réfléchir le rayonnement solaire.

Une solution spectaculaire, dont les effets précis sont difficiles à évaluer. C'est pour cette raison que le Groupement d'experts intergouvernemental sur le climat (Giec) intégrera dans son prochain rapport l'évaluation des nombreux concepts scientifiques de ce domaine émergent. Une première catégorie vise à limiter le rayonnement solaire. Parmi les solutions les plus citées : peindre les toits en blanc pour reproduire l'effet réfléchissant des glaciers, « blanchir » les nuages grâce à des aérosols d'eau... voire placer de gigantesques miroirs en orbite terrestre. Autre voie : développer les puits de carbone par la reforestation d'espaces désertiques, la fertilisation des océans par des particules de fer capables de stimuler la croissance du phytoplancton et sa « soif » naturelle de carbone, ou encore par la fabrication d'arbres artificiels, véritables machines à capter le CO2 atmosphérique. « Certaines techniques comme la reforestation ou la capture artificielle du carbone sont déjà explorées sans risque. Ce sont les plus directes, comme l'injection de particules ou la fertilisation des océans, qui soulèvent de grandes incertitudes », souligne Jean Jouzel, climatologue et membre du Giec. Autre crainte : la récupération de ces travaux par les lobbies opposés à la baisse des émissions de gaz à effet de serre.

UNE EFFICACITÉ QUI DIVISE LES EXPERTS

Le physicien canadien David Keith, célèbre héraut d'une recherche ambitieuse en faveur de ces techniques, a consacré une partie de sa carrière à simuler l'injection de particules atmosphériques à l'université de Calgary. Il se défend de tout lobbying : « Les conséquences néfastes du réchauffement commencent à poindre. Elles ne feront qu'empirer. Nous devons donc étudier sérieusement les techniques de géo-ingénierie, afin de déterminer si, oui ou non, nous pouvons en atténuer les conséquences. Mes travaux me portent à penser qu'elles nous donneraient effectivement un contrôle raisonnable sur le climat. Mais en aucun cas, ce n'est une excuse pour stopper nos efforts de réduction des émissions. » Une précision qui n'apaisera sans doute pas les inquiétudes des opposants à la géo-ingénierie. D'autant qu'en matière d'efficacité, la partie n'est pas gagnée. « Une diminution de l'apport solaire impliquerait certes une diminution de la température globale. Mais d'après nos simulations, on observerait localement des déséquilibres très forts. En clair, elle n'empêcherait pas la perturbation du climat », observe Éric Boucher, directeur de recherches à l'Institut Pierre Simon Laplace des sciences de l'environnement (IPSL).

DES EFFETS SECONDAIRES À ÉVALUER

Des doutes pèsent par ailleurs sur les éventuels effets secondaires indésirables de ces techniques. Ainsi, les particules de soufre sont néfastes pour la couche d'ozone, selon des études scientifiques. Quant à la fertilisation des océans pour stimuler la croissance du phytoplancton, elle risque de déséquilibrer les écosystèmes marins à long terme, selon Greenpeace.

« Même si l'on peut douter de l'efficacité véritable des techniques les plus extrêmes, la communauté scientifique doit se saisir de ces questions. Elle ne peut pas laisser le monopole des connaissances à des lobbies », estime en tout cas Jean Jouzel. En France, l'Agence nationale de la recherche a bouclé le 11 mai 2012 un appel à proposition pour constituer un atelier de réflexion prospective sur le sujet. Réunissant scientifiques, ONG et acteurs privés, ce groupe délivrera vers la fin 2013 ses conclusions, qui conditionneront un éventuel financement de programmes de recherche. Patrick Monfray, qui le coordonne, partage l'analyse de Jean Jouzel. « La France doit se doter des connaissances scientifiques en matière de géo-ingénierie. Ne serait-ce que pour peser contre des orientations néfastes dans les négociations internationales ».

Au-delà de la faisabilité, les membres du consortium évalueront l'acceptabilité sociale de la géo-ingénierie. Ainsi que le casse-tête juridique qui surgirait si un pays s'essayait à manipuler le climat. Un programme à suivre de près.

4 °C

C'est le réchauffement moyen du climat probable à l'horizon 2050, d'après le responsable climat à la commission européenne.

L'ENJEU

À l'heure de la conférence internationale sur le développement durable Rio +20, les efforts pour maîtriser les émissions de gaz à effet de serre n'ont pas porté leurs fruits. L'objectif de contenir le réchauffement à 2 °C à l'horizon 2050 apparaît de plus en plus compromis. En parallèle, les publications scientifiques sur les techniques de géo-ingénierie se multiplient. Plus directes, elles consistent à refroidir artificiellement le climat en reflétant le rayonnement solaire reçu par la terre, ou en fabriquant des puits de carbone artificiels.

Spice, l'expérience qui vole haut

Peut-on réfléchir le rayonnement solaire en injectant des particules dans la stratosphère ? Le programme Spice, de l'université de Cambridge, mise sur la simulation numérique pour répondre. L'idée ? Arrimer au sol un ballon de 30 à 40 mètres de diamètre flottant à 20 kilomètres de hauteur, par un câble acheminant les particules. Pour valider leurs calculs, les chercheurs pensaient faire décoller cet été à 1 kilomètre du sol un prototype de 19 mètres fourni par Aerospace Marshall, en injectant de simples gouttes d'eau. Cette expérience vient de faire les frais de l'opposition à la géo-ingénierie. « Il s'agit uniquement d'évaluer la faisabilité technique en termes de résistance au vent et de tenue du câble », se défendait Chris Walton, responsable de l'opération chez Aerospace Marshall, peu avant l'annulation officielle.

QUATRE TECHNIQUES POUR REFROIDIR LE CLIMAT

1. Injecter du soufre dans la stratosphère, pour réfléchir des rayons de soleil. Au-delà du défi technologique, les effets secondaires sur la couche d'ozone sont difficiles à prévoir. 2. Placer des miroirs géants en orbite terrestre. Cette réflexion directe du rayonnement solaire paraît difficile à mettre en oeuvre dans l'immédiat. 3. Fertiliser les océans. L'injection de particules de fer favorise la croissance des phytoplanctons, dopant leur rôle de « puits de carbone ». Avec une efficacité à long terme incertaine et un risque de déstabilisation des écosystèmes. 4. Construire des « arbres artificiels ». Plusieurs start-up développent des dispositifs absorbant le carbone atmosphérique. La fraction du CO2 dans l'air ne représentant que 0,04 %, les rendements sont limités.

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