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Faut-il exploiter le gaz de schiste ?

Économie versus environnement. Débuté en 2011, le débat concernant l'exploitation du gaz de schiste déchaîne les passions. En position de juge-arbitre, le gouvernement avec sa proposition de loi n'apporte pas de réponse définitive. Tout juste interdite, la technique de la fracturation hydraulique pourrait même voir son statut de nouveau modifié.

Depuis plus de trois mois, le gaz de schiste est au centre de nombreux débats et polémiques en France. Des manifestations sont organisées, chaque semaine, pour demander l'interdiction d'exploitation de cette ressource fossile qui aurait des impacts négatifs sur l'environnement. L'Hexagone qui souhaite diversifier son mix énergétique et réduire sa dépendance en hydrocarbures, peut-il réellement se passer de cette énergie ? Car, avec un gisement potentiel de 5 milliards de mètres cubes de schiste, le sous-sol français contiendrait de quoi subvenir à la consommation du pays pendant plusieurs décennies. Une manne énergétique difficile à refuser.

Cet argument est souvent avancé par les industriels du secteur minier et pétrolier qui espèrent, en premier lieu, vérifier ces chiffres. « Les estimations des quantités de gaz de schiste ont été réalisées de façon très superficielle en fonction de la localisation des roches mères, zones très favorables à la formation de gaz. Les détenteurs de permis devront donc entreprendre des explorations stratégiques pour s'assurer de ce potentiel avant d'engager une phase d'exploitation », précise Didier Bonijoly, chef du service géologie au Bureau de recherche géologique et minière (BRGM).

UNE TECHNOLOGIE QUI DÉCHAÎNE LES PASSIONS

Une tâche compliquée par l'interdiction de la fracturation hydraulique. Seule technique existante pour le moment, elle concentre une partie des critiques d'associations et de politiques qui en dénoncent les conséquences environnementales. « Les produits chimiques utilisés pour la fracturation hydraulique ainsi que les hydrocarbures récupérés risquent de contaminer les nappes phréatiques et de s'infiltrer également dans la terre », explique Maryse Arditi, responsable du réseau énergie de France nature environnement. Pourtant, selon l'Union française des industries pétrolières (Ufip), qui regrette la décision du gouvernement, la fracturation hydraulique, employée de longue date, est aujourd'hui une technique maîtrisée par les opérateurs. « Les Américains l'ont améliorée de façon continue depuis le début des années 2000. Il faut donc laisser aux industriels français la possibilité de la tester, et même de la faire évoluer », ajoute Pierre Sallibartant, président de l'Amicale des foreurs et des métiers du pétrole. De plus, le secteur minier souligne que les exemples de contamination apparus aux États-Unis sont davantage dus à leur réglementation. « La situation française ne peut être comparée à celle outre-Atlantique. Là-bas, le sous-sol appartient aux propriétaires qui souhaitent avant tout s'enrichir. En France, le code minier, même s'il a besoin d'être réformé, empêchera ce type de dérive », explique Pierre Sallibartant.

Même si la fracturation hydraulique est davantage maîtrisée, les anti-schistes mettent également en avant d'autres impacts environnementaux, difficilement prévisibles. Le liquide de fracturation (un mélange eau, sable, et substances chimiques) n'étant qu'en partie récupéré, quelle serait, par exemple, la conséquence de l'accumulation de produits toxiques ? « Ce liquide peut, par ailleurs, dissoudre et lessiver les métaux lourds ou encore des éléments radioactifs comme l'uranium et le radium contenus dans la couche de roche mère », souligne Pierre Toulhoat, directeur scientifique de l'Ineris. Le manque de données sur la présence de failles géologiques naturelles peut aussi aboutir à des situations problématiques, rencontrées à plusieurs reprises par les Canadiens et Américains. « Créées par la fracturation hydraulique, les microfailles peuvent interagir avec des failles géologiques déjà présentes, ce qui provoquerait la fuite de gaz vers la surface. Dans ce cas, il n'y a aucun moyen d'empêcher la dissémination du gaz vers les nappes phréatiques », précise maître Muriel Bodin, avocate spécialisée dans l'environnement.

MÊME TECHNIQUE MAIS NOUVEAU NOM ?

Pour conserver leur permis de recherche, les actuels titulaires sont donc dans l'obligation de mettre au point une nouvelle technologie. Mais, ils tentent avant tout d'améliorer la fracturation hydraulique en diminuant la quantité d'eau injectée, en utilisant un autre liquide que l'eau ou encore en substituant les produits chimiques par des additifs moins agressifs. « Le risque est que les industriels modifient légèrement la technique mais en changent le nom pour contourner la loi. C'est pourquoi nous aurions souhaité une abrogation immédiate des permis et une interdiction totale de l'exploitation des gaz de schiste, quelle que soit la technique », précise Maryse Arditi. Considérant l'amendement voté comme un retour en arrière par rapport aux premières versions, les associations environnementales auraient aussi voulu la mise en place d'enquêtes publiques avant toute délivrance de permis. Du côté des professionnels, l'Ufip espère que le rapport annuel remis par le gouvernement au Parlement mettra en évidence les nouveaux progrès accomplis et qu'ainsi pourront être autorisés les travaux utilisant la fracturation hydraulique. Un espoir pour le secteur minier mais une peur pour les opposants qui considèrent que l'énergie et l'économie seront toujours privilégiées sur l'écologie. c

La fracturation hydraulique, une technique à forts impacts environnementaux

La fracturation hydraulique est la seule technique disponible à ce jour pour l'exploitation de gaz de schiste. Elle consiste en un forage vertical jusqu'à la couche de roche mère, suivi d'un forage horizontal. Après cimentation du puits pour en assurer l'étanchéité, un mélange d'eau, de sable et d'additifs est injecté à haute pression afin de créer des microfailles dans la roche. Une fois ce liquide pompé partiellement, le gaz de schiste remonte à la surface par migration le long des fractures et du puits. L'eau récupérée devra ensuite être traitée.

L'ENJEU

Adoptée par l'Assemblée nationale le 11 mai dernier, la proposition de loi Jacob ne ferme pas la porte à une exploitation à terme du gaz de schiste, mais interdit l'utilisation de la fracturation hydraulique. Les industriels auront, après validation définitive de la loi par le Sénat, deux mois pour trouver une technique alternative au risque de voir leurs permis de recherche abrogés. Par ailleurs, un article de cette proposition prévoit que, chaque année, le Gouvernement publie un rapport sur l'évolution des techniques d'exploitation et la connaissance du sous-sol français.

L'AVIS DEPIERRE SALLIBARTANT PRÉSIDENT DE L'AMICALE DES FOREURS ET DES MÉTIERS DU PÉTROLE

AVANT DE STATUER DÉFINITIVEMENT, IL FAUDRAIT EXPLORER AFIN D'ÉVALUER AVEC PRÉCISION LE POTENTIEL FRANÇAIS.

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