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Point de vue

Faut-il avoir peur des GAFA?

PROPOS RECUEILLIS PAR MURIEL DE VERICOURT
Faut-il avoir peur des GAFA?

Les géants du web exercent une influence croissante sur l’économie mondiale. Google, Amazon, Facebook et Apple, souvent désignés par l’acronyme Gafa, doivent-ils être salués comme des catalyseurs d’innovation, ou faut-il redouter ces mastodontes tentaculaires qui en savent de plus en plus sur nous ? Pierre-Yves Gosset, directeur de l'assocation de promotion du logiciel libre Framasoft et Narendra Jussien, directeur de l'IMT Mines Albi et titulaire d'un Google Research Award, confrontent leur point de vue.

Industrie & Technologies : Les Gafa, présentés comme des vecteurs de démocratie lors du printemps arabe, viennent d’être accusés par la commissaire européenne à la concurrence de « tuer la démocratie ». Qu’en pensez-vous ?

Narendra Jussien : Le vent a tourné. Désormais, ces sociétés sont souvent vues comme des menaces. La concentration de leurs activités pose en effet question – mais c’est le cas pour n’importe quelle multinationale. D’autres problématiques, comme la protection des données, sont plus spécifiques. Comme tout outil, ceux qu’elles développent ouvrent le champ du possible, mais ne sont intrinsèquement ni bons ni mauvais.

Pierre-Yves Gosset : Le risque démocratique me semble réel. Des ingérences ont d’ailleurs été pointées pendant le débat présidentiel américain. L’association Framasoft sensibilise le grand public à la triple mainmise des géants du numérique. Elle est à la fois technique, économique – la capitalisation boursière actuelle de Google représente sept fois le PIB du Maroc pour l’année 2016 ! – et culturelle, avec une modification profonde de nos habitudes. Comment s’assurer que c’est bien l’intérêt général qui est servi dans un monde dominé par ces sociétés, présentes dans tous les domaines de la vie ?

I&T : Peut-on encore croire aux alternatives ?

P.-Y. G. C’est bien le problème. Comme ces sociétés sont très innovantes et efficaces, on a tendance à s’en servir pour tout… et même à leur déléguer des pouvoirs qui devraient relever des seuls services publics. Leur succès planétaire et leurs moyens leur permettent de collecter une masse d’informations inaccessibles aux nouveaux acteurs d’un marché. C’est pourquoi nous plaidons pour l’ouverture des bases de données anonymisées, afin de limiter notre dépendance, qui est toxique.

N. J. Le numérique change de toute façon la donne, refuser la transition ne marchera pas. Mieux vaut la comprendre et la prendre comme une opportunité. Du point de vue des solutions disponibles, l’existence d’un minimum de diversité, représentée par exemple par le moteur de recherche Qwant, est intéressante… mais plutôt limitée par rapport aux enjeux.

P.-Y. G. Je suis tout à fait d’accord sur l’importance de bien comprendre les outils. La question n’est pas tant de les utiliser ou non, mais de le faire en toute connaissance de cause, quitte à modifier ses habitudes.

N. J. C’est ce que nous essayons de transmettre à nos étudiants. Notre rôle consiste aussi à leur ouvrir l’esprit, en les sensibilisant, quel que soit d’ailleurs le secteur, à l’existence de différents types d’entreprises, au-delà des grands acteurs que chacun connaît.

Les géants du numérique représentent-ils une chance ou une menace pour l’innovation ?

N. J. Leur dynamisme peut représenter une opportunité, dans une logique d’intérêt bien compris. Lorsque je menais des recherches dans le domaine de l’intelligence artificielle, il y a une petite dizaine d’années, mon laboratoire avait été repéré et financé par Google. Cela nous avait offert une reconnaissance et aussi une grande liberté, car ils n’avaient pas posé de conditions sur l’orientation de nos recherches.

P.-Y. G. Ces sociétés font bel et bien l’innovation, et même des choses extraordinaires grâce à leurs moyens colossaux qui leur permettent de « viser la Lune ». Toutefois, elles peuvent aussi la tuer. Leur force de frappe leur permet de racheter ou de financer n’importe quelle entreprise innovante. Il me semble problématique que ce soit des acteurs privés qui décident quelle recherche doit ou non être financée. ?

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