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Big data : face aux industriels américains et chinois, "l'UE doit sortir de la seule logique juridique", clame Charles Thibout (IRIS)

Kevin Poireault
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Big data : face aux industriels américains et chinois,

© Kevin Poireault

Invité de la table ronde intitulée "Géopolitique et Big Data : l'Europe sera-t-elle l'alternative aux modèles américains et chinois ?" lors du salon Big Data Paris, qui se déroule à Porte de Versailles les 14 et15 septembre, Charles Thibout, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), déplore le manque de cap stratégique de la politique industrielle de l'Union européenne. Il détaille, pour Industrie & Technologies, les ingrédients d'une industrie européenne plus concurrentielle face aux deux puissances mondiales.

I&T : Pour exister dans la guerre technologique que se livrent la Chine et les Etats-Unis, l'Union européenne devrait bientôt voter le Digital Services Act. Que pensez-vous d'une telle stratégie ?

Charles Thibout : Il faut sortir de la seule logique du juridique. Pour le moment, l'Union européenne se contente de produire des règles. En soi, c'est une très bonne chose. Sauf qu'imposer des règles sans qu'il n'y ait une politique industrielle claire derrière, cela n'a jamais mené à rien.

A un instant T, le droit est toujours le produit d'un rapport de force : le jour où un acteur plus puissant se voit contraint par ce droit, il peut soit le changer à son gré, soit le transgresser. Pensez aux révélations de WikiLeaks sur l'espionnage des dirigeants européens par la NSA américaine : elles n'ont amenées à aucune réaction diplomatiques. Pourquoi ? Parce que vous avez devant vous la première puissance mondiale.

Que devrait plutôt faire l'UE, selon vous ?

L'Union européenne doit davantage financer la recherche fondamentale des laboratoires, la recherche appliquée de certaines start-up et les grands programmes industriels des grands comptes, mais elle doit en même temps guider les orientations des ces acteurs. Pour qu'une telle ambition aboutisse, il faudra certainement penser à désanctuariser l'UE à 27, dont les principaux programmes d'action fonctionnent au consensus. Je pense qu'en termes de politique industrielle, une petite poignée d'Etats devraient se réunir pour établir ces intérêts communs.

Ensuite, elle doivent bien plus les contraindre ! Investir des millions d'euros dans un projet de recherche fondamentale pour laisser vos chercheurs partir ensuite pour les Etats-Unis ou la Chine, cela n'a aucun sens. Il faut que, dès la signature du contrat, les chercheurs aient l’obligation de travailler exclusivement en Europe pendant dix ans, par exemple. C'est le genre de régime auquel sont normalement soumis les normaliens et les polytechniciens, mais qui est de moins en moins respecté. Même chose pour les entreprises : on doit les interdire de développer de partenariats avec des étrangers si l'Europe développe une solution concurrente - et les aider si la solution maison est plus chère que les autres.

N'est-ce pas aussi aux industriels européens de montrer l'exemple ?

En tant qu'entreprises privées, ces acteurs sont mus par des intérêts particuliers. On ne peut pas leur demander d'agir en faveur d'un intérêt général et d'aider l'Europe à devenir une puissance, à égalité avec la Chine ou les Etats-Unis.

En revanche, les plus performantes de nos entreprises européennes - fournisseurs comme clients - peuvent  trouver un accord avec les autorités européennes, soit les Etats-membres, soit les institutions européennes, pour essayer de les aider à trouver une stratégie d'ensemble cohérente, une orientation stratégique, capable de faire émerger des intérêts communs - peut-être seulement entre quelques Etats-membres. Ce serait ensuite aux institutions de ces Etats de mettre en oeuvre la stratégie retenue.

Un récent exemple, le projet de plate-forme multi-cloud éuropéenne GAIA-X, semble aller dans votre sens...

Oui, c'est au départ un projet allemand, qui pourrait bénéficier à la France et à une poignée d'Etats-membres. C'est très bien. En revanche, je m'interroge fortement sur le fait d'y voir Google Germany parmi les acteurs à l'origine de l'architecture technique. Cela remet en question la pertinence d'un projet visant à asseoir la souveraineté numérique et technologique de l'Union européenne et cela nous éclaire quant à la vision de nos dirigeants sur les capacités endogènes européennes.

Sommes-nous obligés d'aller voir un américain parce que nous n'avons aucune solution européenne ? Cela fait écho aux propos de Cédric O sur le Health Data Hub, qui justifie le fait de se tourner vers Microsoft parce que les acteurs européens ne seraient pas au point. C'est peut-être vrai, mais la démarche est en tout cas très maladroite.

On ne peut pas seulement compter sur le génie des Européens pour s'en sortir face aux industriels américains et chinois. Il est inimaginable de penser les Gafam sans l'Etat fédéral américain.

Y a-t-il un réel risque d'espionnage économique à adopter des solutions cloud américaines ?

Très clairement, oui. Si l'on considère que les Etats-Unis sont un adversaire stratégique, qui, comme l'a révélé Edward Snowden, espionne en masse les Européens, a accès aux informations de ses entreprises les plus stratégiques, nous mène une guerre économique - comme l'a montré l'épisode de la vente d'Alstom à General Electric -, ne devrait-on pas considérer que les entreprises américaines, tout comme Huawei et les firmes chinoises, ne sont pas neutres à notre égard mais bien des représentantes des intérêts de leur pays ? Ne devrait-on pas penser qu'elles considèrent l'Europe comme un marché de convoitise ?

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