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Exclusif : Valérie Pécresse et la recherche française

Charles Foucault
Exclusif : Valérie Pécresse et la recherche française

Valérie Pécresse, passée, le 29 juin, du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche à celui du Budget, des Comptes publics et de la Réforme de l'État.

© Photo Perenom

Dans le dernier numéro d'Industrie & Technologies, sorti le 10 juin, Valérie Pécresse répondait à nos questions concernant sa politique pour doper la recherche française. L'ex Ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, remplacée hier par Laurent Wauquiez, revenait sur les mesures mises en place depuis son arrivée rue Descartes en 2007 : de la réforme du crédit impôt recherche aux Instituts de recherche technologique (IRT), tout juste créés. Vingt jours avant son changement de poste, ses propos sonnaient déjà comme un bilan de son action en faveur du rapprochement entre recherche publique et privée, dont l'ambition était "la réindustrialisation de la France".

IT : Dans le cadre des investissements d'avenir, vous avez lancé les instituts de recherche technologique (IRT). Qu'en attendez-vous ? Plus généralement, que va changer le Grand emprunt pour la recherche ?

Valérie Pécresse : Les Investissements d'avenir ont fait émerger de nombreux projets enthousiasmants sur l'ensemble des territoires. Nous commençons à avoir une vision claire des premiers résultats même si nous ne connaîtrons tous les lauréats de la première vague des appels à projets qu'en juillet. On dispose enfin de moyens pour financer ce qu'on ne savait pas bien financer jusqu'ici. Ils arrivent à point nommé pour mettre nos laboratoires au niveau des meilleurs standards mondiaux. Le premier volet concerne l'équipement scientifique. Le but est d'équiper nos laboratoires, non seulement en matériels, mais aussi en bases de données et en tout ce qui favorise leur efficacité. Le deuxième volet porte sur les laboratoires d'excellence dont l'objectif est de faire émerger des labos de rang international. Le fait d'avoir recours à un jury international, composé de chercheurs et d'industriels, pour juger et sélectionner les projets est radicalement nouveau. On s'aperçoit ainsi que les projets retenus ne sont pas nécessairement ceux qu'on attendait. Ce mode de sélection favorise l'émergence des projets les plus créatifs et originaux. Comme celui d'un laboratoire de Guyane sur la biodiversité, celui de Paris VIII sur l'art du XVIIIe siècle, ou encore celui sur la mémoire, où la France va participer au projet du musée Ground Zero, à New York, en s'appuyant sur son expérience du Mémorial de Caen.



I&T : Pour revenir aux instituts de recherche technologique, comment jugez-vous les projets sélectionnés ?


V. P. : Les IRT constituent un autre dispositif stimulant. Derrière l'objectif de rapprochement entre la recherche publique et privée, il y a une véritable ambition politique : la réindustrialisation de la France. Les résultats, avec six projets sélectionnés et deux autres qui ont toutes les chances de l'être, sont extrêmement positifs. On a vu des territoires entiers se mobiliser pour rassembler entreprises et labos publics autour d'un objectif de reconquête industrielle dans un domaine à forte identité régionale : la métallurgie à Metz, le ferroviaire à Valenciennes, l'aérospatial à Toulouse, les télécoms à Rennes, etc. C'est frappant de voir l'extraordinaire optimisme que ces projets suscitent. L'accélération technologique laisse les jeux ouverts. En se concentrant sur des technologies clés, on se donne les moyens de préserver et renforcer notre base industrielle en France.



I&T : Ces projets impliquent, coté industriel, plutôt des grandes entreprises. Comment en faire profiter aussi les PME ?

V. P. : De deux façons. La première réside dans le crédit impôt recherche, que nous avons réformé il y a 3-4 ans et qui permet de couvrir pour les primo-déclarants 50 % des frais de recherche la première année, 40 % la seconde année, etc. Pour encourager la recherche partenariale, nous avons doublé cet avantage fiscal. Ce dispositif va jouer un rôle essentiel dans l'implication des PME, dont on connaît le retard d'investissement en innovation et recherche. Ce retard est lié à des problèmes structurels mais aussi à la méconnaissance entre le monde de la recherche publique et le monde des entreprises. Les PME disposent donc d'un formidable outil qui leur permet de travailler avec des labos publics et de recevoir soixante centimes pour chaque euro qu'elles investissent en recherche.
Second levier d'action : les Société d'accélération de transfert de technologies (Satt). Nous sommes en train d'en faire naître cinq, puis quatre autres. Dotées chacune d'un capital de 60 à 80 millions d'euros, on en comptera à terme une douzaine de façons à en avoir une par grand territoire. Elles serviront de lieu de rencontre entre PME, grandes entreprises et labos publics, afin de faire la preuve du concept et financer la maturation des technologies que les chercheurs inventent. C'est une étape clé dans la chaîne de la valorisation et aussi le chaînon manquant qu'on ne sait pas bien financer aujourd'hui. Vous découvrez un nouveau laser et vous ne savez pas quoi en faire ? La SATT vous aidera à faire la preuve du concept de votre découverte, déterminer dans quelles conditions elle est industrialisable et en identifier les applications potentielles. C'est quelque chose de complexe mais primordial dans la valorisation de l'innovation.



I&T : Pôles de compétitivité, IRT, Satt... La multiplication des entrées ne risque-t-elle pas de compliquer encore plus l'accès des PME à la recherche publique ?

V. P. : Nous sommes conscients de cette difficulté. C'est pourquoi nous avons lancé le portail Internet « lemoteurdelarecherche.fr » et que nous travaillons à le rendre encore plus accessible et plus riche. Vous avez un besoin de collaboration R&D mais vous ne savez pas à quel labo public vous adresser ? Vous indiquez votre demande sur ce site et vous attendez les réponses. Ce service offre l'avantage d'être dématérialisé. Les tests que nous avons menés avec une dizaine d'industriels ont formidablement marché. Chaque demande a reçu en moyenne dix-sept réponses. Cela prouve qu'il y a un vrai potentiel de mise en relation des entreprises avec les labos publics. Beaucoup d'industriels, notamment dans l'automobile, me disent : nous voudrions travailler avec des labos publics dans le domaine des batteries mais ne savons pas à quelle porte frapper. Une nouvelle version sera mise en ligne au début juillet.



I&T : Les start-up ne parviennent pas à devenir grandes. Pourquoi ne produisons-nous pas des Google à la française ?

V. P. : Probablement parce qu'on ne va pas assez vite dans le développement des innovations, en particulier du point de vue de la propriété intellectuelle. Certains labos ont jusqu'à quatre tutelles. Le même labo peut être, par exemple, chapeauté à la fois par l'université, l'Inserm, l'Institut Télécom et le CEA. Qui doit déposer le brevet ? Rappelons-nous Albert Fert, prix Nobel de Physique. Il a découvert la magnétorésistance géante six mois avant son confrère allemand. Mais faute d'un accord entre l'université d'Orsay, le CNRS et Thales, les trois tutelles de son labo, le brevet n'a pas pu être déposé à temps. En revanche, le chercheur allemand a pu le faire. Pour éviter ce problème, nous avons délégué la responsabilité de la valorisation de la propriété intellectuelle à un établissement qui est le plus souvent celui qui héberge le chercheur. Imaginons que vous travaillez dans un labo mixte université, CNRS, Inria et une grande entreprise comme Microsoft. Vous créez un nouveau détecteur de mouvement. Si l'université accueille votre labo, c'est à elle de déposer le brevet. Ensuite elle en confie la gestion à la SATT qui fera la preuve du concept de votre invention et se chargera de sa valorisation : cession de licences, appui à la création de start-up, etc.



I&T : Quels résultats concrets attendez-vous sur le plan industriel ?

V. P. : Je suis très optimiste. Avec notre réforme sur l'autonomie des universités, nous avons posé les bases du rapprochement de la recherche publique et du privé. Aujourd'hui, les entreprises sont présentes dans les conseils d'administration des universités et la recherche publique est de plus en plus liée au monde économique. En témoigne l'explosion du nombre de labos mixtes associant le public et le privé. C'est un phénomène méconnu. En 2010, on en compte 214, dont la moitié a été créée lors des cinq dernières années. Le dernier né est le laboratoire LINCS associant Alcatel-Lucent, l'Institut Télécom, l'Inria et l'université Pierre et Marie-Curie sur le thème de l'Internet du futur. On dispose aussi de sociétés émergentes à fort potentiel, comme Carmat dans le coeur artificiel, Supersonic Imagine dans l'imagerie médicale, ou encore Gostai dans les logiciels pour robots de service.


I&T : Les grandes entreprises françaises font de plus en plus de R&D à l'étranger. Comment éviter la délocalisation de la recherche ?

V. P. : Que des groupes français ouvrent des centres de R&D ailleurs est parfaitement normal ! Mais tous m'assurent vouloir garder la base de leur R&D en France. C'est important, car les décisions industrielles doivent se prendre là où se déroule la recherche. Le maintien de la recherche en France est donc stratégique. Je suis confiante dans notre écosystème de recherche qui est l'un des plus attractifs au monde. Pour preuve : le nombre de projets d'implantation R&D d'entreprises étrangères est passé de 31 il y a trois ans, à 54 en 2010.

Propos recueillis par Charles Foucault, Laurent Guez et Ridha Loukil

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