Nous suivre Industrie Techno

ÉCOCONCEP TION Faites-en un levier pour l'innovation

Thierry Mahé avec Ridha Loukil

Sujets relatifs :

,
- Suscitée par une législation de plus en plus contraignante, la prise en compte de l'environnement dans la conception des produits constitue aussi une chance pour innover. Comme l'illustrent déjà des industriels dans l'automobile, l'électronique, l'informatique, l'électroménager...

«Mettez-moi seulement cent grammes de matières recyclées dans ce tableau de bord ! » s'impatientait Robert Lassartesses auprès d'un équipementier automobile. Et il obtint... zéro gramme. Depuis cette déconvenue, le patron de l'écoconception de Renault a heureusement trouvé des oreilles plus attentives. Renault consommera 80 000 tonnes de plastique recyclé avant 2010, rejoignant un Toyota.

Une dimension nouvelle de l'environnement

L'écoconception est l'art de réduire l'impact environnemental d'un produit à toutes les étapes de son cycle de vie, depuis l'extraction des matières premières jusqu'à son traitement en fin de vie. Et au regard de plusieurs critères : consommation en eau, en énergie, impact sur l'effet de serre, sur le CO2... Cette double transversalité définit le concept. Et en donne les limites pratiques. On ne peut attaquer un problème par tous les bouts ! Dans l'automobile, il convient d'abord d'améliorer la recyclabilité à la conception. Dans les produits grand public, de réduire l'emballage. Dans l'électroménager, la consommation en eau et en électricité, etc.

L'écoconception apporte une dimension nouvelle à l'environnement, qu'on perçoit souvent sous ses seuls aspects curatif (dépollution) et juridique (obligations et interdictions). En prenant le mal à la racine, elle ouvre aux ingénieurs un champ d'innovation. Avec au final l'objectif d'être plus profitable. C'est le sens du propos de Robert Lassartesses : « On se demandait quelle était la mesure de la recyclabilité... On l'a trouvée, c'est l'argent. » Explication. Un industriel concevra un produit recyclable si, au final, ça lui coûte moins cher qu'un produit dont la seconde vie n'est pas valorisable. Moins cher en coût de mise en décharge. Moins cher parce qu'il utilisera de la matière recyclée. Moins cher parce qu'il s'affranchira d'équipements de dépollution...

Ange ou comptable ? Là n'est plus la question, si la comptabilité vole au secours des anges. Prenons pour exemple Luminox Cooper, fabricant de boîtiers de veille indiquant les sorties d'urgence. Un tel dispositif alimenté sur secteur et batteries consomme 7 à 10 W... soit, pour l'ensemble du parc français, le tiers d'une tranche nucléaire. Aidé par le cabinet d'écoconception O2 France, Cooper est passé à un boîtier tout polycarbonate recyclable (récupéré en fin de vie), et surtout a réduit la consommation d'un facteur dix, grâce à la technologie CCFL (tube fluorescent à cathode froide). C'est l'analyse du cycle de vie (AVC) qui a dicté à Cooper cette innovation. Au final : bénéfice environnemental, bénéfice d'exploitation (maintenance simplifiée), bénéfice tout court, puisque l'entreprise a fait exploser son chiffre de ventes.

Alexandre Capelli (O2 France) croit en la pression des "achats verts" dans la montée en puissance de l'écoconception : les appels d'offres publics contiennent de plus en plus de clauses environnementales. Ce qui a poussé un fabricant de fournitures de bureau comme Avery à développer une ligne de produits en bioplastique. « Ici, l'entreprise était prête à accepter un surcoût de 20 %. Mais ce n'est pas la règle générale. Dans l'emballage, l'écoconception réduit souvent le coût. »

La volonté personnelle du dirigeant joue aussi. Ainsi, les PDG de Lafuma et de Monoprix sont connus pour leur volontarisme environnemental. Encore qu'on ne s'écarte jamais de la stratégie d'entreprise... Lafuma joue la carte "nature". Et Monoprix vise une clientèle urbaine et "bobo", plus sensibilisée qu'une autre à l'environnement. Car, comme le rappelle Éric Labouze, PDG de Bio Intelligence Service (Bio I.S.), un autre cabinet d'écoconception : « Le moteur de l'écoconception, c'est la pression du consommateur ! » Or, ledit consommateur, en France du moins, ne peut affirmer une préférence environnementale, puisqu'on lui donne rarement d'outils de comparaison. Va-t-on assister à l'explosion des "écolabels" français (NF-Environnement) et européens ? Signalons, par exemple, qu'il existe un projet, calquant le système de notation de l'organisme Euro NCap pour la sécurité des voitures..., qui distribue cette fois des étoiles aux meilleurs écoconstructeurs.

La pression des pouvoirs publics est plus réelle. C'est un avantage concurrentiel que recherche une entreprise comme Prosign, leader français du marquage au sol, lorsqu'elle réalise avec l'aide des deux cabinets O2 France et Bio I.S., un écoprofil de ses peintures routières. L'entreprise est parvenue à l'obtention d'un produit sans solvant pétrochimique, champion au regard de six critères environnementaux. De même, le groupe Colas (Bouygues) vient de réaliser une étude interne comparative de ses procédés de construction et d'entretien routier. Elle s'attache à l'analyse des structures de chaussée tout au long de la chaîne de construction et d'entretien, pendant trente ans.

De même l'écoconception va impacter le secteur du bâtiment, à commencer par les établissements publics. Dans les matériaux de construction, comme dans l'architecture.

En attendant la réelle pression du grand public, reste l'émulation interne. Ainsi, chez Philips, chaque division est tenue d'avoir au moins un produit phare en matière d'environnement. Quand il présente un gain significatif, il reçoit le label interne Green Flagship. Un exemple : le téléviseur à tube cathodique de 32 pouces lancé en 2003. Par rapport à trois concurrents, il pèse 8 % de moins, consomme 33 % moins de courant et réduit de 15 % l'emballage. « Bien sûr, les gisements de progrès ne sont pas infinis. Quand on touche la limite, il faut passer à une technologie de rupture, comme les écrans plats », explique Jean-Jacques Pauthe, responsable qualité et coordinateur environnement chez Philips France. Philips intègre l'environnement au bureau d'études via son programme Ecovision, relancé tous les quatre ans. Le groupe néerlandais mesure ses progrès grâce à une grille d'autoévaluation sur une échelle allant de 0 à 10. Note maximale lorsque le produit est reconnu comme le meilleur sur le marché. Aujourd'hui, le constructeur s'évalue modestement à 5/10. Mais vise un point de mieux avant 2005.

L'écoconception concerne aussi les services. Ainsi, un imprimeur spécialisé dans la publicité sur les lieux de vente (Devorsine) a mené tout un travail sur le choix de carton recyclé, les solutions alternatives au collage, l'usage d'encres végétales. De même, la Fevad (Fédération des entreprises de vente à distance) a fait réaliser un logiciel par Bio I.S. afin que chaque entreprise recourant au mailing intensif puisse se mesurer aux meilleures pratiques environnementales en matière de papier, d'encre, d'acheminement du courrier...

Partout, la réduction du nombre de matériaux est un impératif du recyclage qui implique de revenir sur les solutions éprouvées. Robert Lassartesses (Renault) : « Pendant trente ans, on a expliqué aux ingénieurs que chaque composant exigeait un matériau spécifique. Et qu'une planche de bord, c'était nécessairement une armature en PVC, une mousse de polyuréthanne et une peau en polypropylène (PP). En fait, c'est faux. On peut quasiment tout faire avec du PP ! »

Dans les produits grand public, l'accent est mis sur le poids et l'emballage. Ainsi, Lexmark a remplacé le polystyrène par un carton en forme de coquille d'oeuf. Et pour ses imprimantes à jet d'encre grand public, il atteint la limite de masse. Jusqu'à ajouter une masselotte ou donner au produit un aspect chromé... La consommation électrique est aussi un critère important. Les produits de Lexmark bénéficient du label américain Energy Star et du label allemand Blau Angel. L'industrie de la télévision, qui s'est depuis longtemps attachée à réduire la consommation des téléviseurs, se pose en modèle pour l'informatique ou l'électroménager.

Après l'automobile, les fabricants d'équipements électroniques vont être tenus de récupérer leurs produits hors d'usage. IBM est un pionnier puisqu'il est quasiment le seul constructeur informatique à reprendre ses produits, même auprès du grand public. Lexmark pratique cette collecte en entreprises, à l'occasion du renouvellement du matériel. Pour le grand public, la société milite pour un système collectif de collecte et de traitement des produits, dont le coût serait partagé par l'ensemble des fabricants. Solution aussi défendue par Philips.

Une expertise européenne

Pour Lexmark, l'environnement devient un élément essentiel de compétitivité, puisque rien que la réduction des déchets des matières premières, c'est plus d'un million d'euros d'économies par an. Pour s'imposer face à des géants établis de l'impression comme HP et Epson, la société a, dès sa création en 1991, joué à fond cette carte. Réduire le nombre de références de plastiques, limiter l'émission d'ozone de la cartouche et des produits lors de leur passage en four, standardiser les cartouches pour en faciliter le stockage et le transport, encourager les clients à utiliser des cartouches plus grandes. Lexmark se penche aujourd'hui sur le développement d'une encre à l'eau, sans substances volatiles. En Europe, cinq experts apportent leur conseil en qualité et environnement, relayés par dix correspondants. Béatrice Marneffe, chargée de la veille environnement de Lexmark France conclut : « La législation ne nous effraie pas. Nous voulons juste qu'elle soit réaliste. Qu'elle fixe les objectifs, et qu'elle nous laisse choisir le moyen de les atteindre ».

L'ENVIRONNEMENT DEVIENT UN ÉLÉMENT ESSENTIEL DE COMPÉTITIVITÉ

AIDE À LA CONCEPTION DÉJÀ UNE PANOPLIE D'OUTILS

Outre une méthode globale d'analyse du cycle de vie, une large gamme de produits s'offre au concepteur pour l'aider à prendre en compte l'aspect environnemental. Concevoir des produits plus respectueux de l'environnement suppose des méthodes de travail efficaces ainsi que des outils de mesure, ou tout au moins de comparaison, pour évaluer leurs performances, tout en estimant les impacts potentiels ou réels des choix de conception. En effet, l'utilisation d'un matériau moins polluant peut, par exemple, doubler l'énergie de fabrication et, au bout du compte, rendre le produit plus nocif pour la biosphère. Il faut donc raisonner de manière globale. C'est le rôle des principales méthodes actuellement utilisées qui sont en grande majorité issues de l'université ou de cabinets de consultants spécialisés. Plusieurs catégories d'outils existent suivant leur niveau d'utilisation. 1. Les outils globaux d'analyse du cycle de vie Il existe deux méthodologies éprouvées pour évaluer l'impact global d'un produit sur l'environnement. - L'analyse du cycle de vie (ACV, ou LCA en anglais) est une méthode normalisée internationale (ISO 14040 à 14043) basée sur 350 indicateurs qui, en cinq étapes, permet de faire l'inventaire des flux, de calculer les impacts et d'identifier les axes de progrès environnementaux, lors de chacune des phases de la vie d'un produit. De nombreux logiciels sont disponibles et les indispensables bases de données permettant l'étalonnage sont mises à jour et complétées en permanence. - L'évaluation simplifiée quantitative du cycle de vie (ESQCV) conserve, quant à elle, la trame globale de l'ACV en s'appuyant sur une grille croisant trois catégories d'impacts (pollution et déchets ; épuisement des ressources naturelles ; bruits, odeurs et atteintes à l'esthétique) et cinq phases du cycle de vie (extraction des matières premières ; production ; utilisation ; distribution ; recyclage). Il en résulte une "notabilité" hiérarchisant les impacts, analysés ensuite à l'aide d'un guide. 2. Les outils globaux simplifiés - Ce sont des méthodes, bien souvent sous-tendues par un logiciel, dérivées de l'ACV. Elles permettent de quantifier les principaux impacts en décrivant très rapidement un produit grâce à une nomenclature simplifiée. On peut alors rapidement comparer différentes hypothèses de conception. C'est le cas de la méthodologie d'unité de compte de profil environnemental (UCPE) développée par l'université de Cergy-Pontoise (Val-d'Oise), qui présente les impacts principaux ramenés à l'émission moyenne d'un Européen chaque année. On notera aussi l'existence de méthodologies très ciblées comme : le Quality Function Deployment for Environment (QDFE) utilisée par l'industrie de l'emballage au Japon ; Eco-Triz développement réalisé par Idéaltech et CVI sur la base de la méthode d'aide à l'innovation Triz, ou encore l'évaluation des impacts environnementaux (EIME) développée à l'instigation d'industriels du secteur électrique et électronique et promue par Codde, spin-off de la FIEEC. Même le secteur du BTP a adopté une démarche d'écoconception autour du cycle de vie de ses produits baptisée Haute Qualité Environnementale (HQE). 3. Les guides et les questionnaires - Établis par des experts, tel celui décrit dans le document ISO/TR 14062 (XP30-262), ces guides permettent à des concepteurs peu familiers des problèmes environnementaux de se faire simplement une opinion sur l'impact de leur produit et ses voies d'amélioration. Signalons enfin l'existence d'une multitude d'outils spécifiques d'analyse d'un seul aspect du cycle de vie, par exemple d'évaluation de la toxicité, de l'intensité énergétique ou de la matière consommée, ou encore d'analyse de fin de vie. Jean-François Prevéraud Pour plus de détails sur les outils : www.industrie-technologies.com/plus

L'avis de l'expert

"COMMENCER LÀ OÙ C'EST INDISPENSABLE, PUIS... LÀ OÙ C'EST SIMPLE !"

UNE RÉGLEMENTATION EUROPÉENNE EN MARCHE

Directive VHU 2000/53 du 18 septembre 2000 - Elle instaure le recyclage des véhicules hors d'usage, avec l'objectif d'avoir 80 % du poids moyen des véhicules réutilisable et 85 % valorisable en 2006. Ces objectifs passent à 85 % et 95 % pour 2015. Transposée en France par décret du 1er août 2003, cette directive interdit quatre métaux lourds (plomb, mercure, cadmium et chrome hexavalent), les retardateurs de flammes au brome (PBB et PBDE) et limite l'utilisation de quelque 3 000 substances toxiques. Directive DEEE 2002/96/CE du 27 janvier 2003 - Elle instaure le recyclage des déchets des équipements électroniques et électriques, avec des objectifs chiffrés différents selon la catégorie des produits. Un volet interdit l'emploi de six substances chimiques (plomb, mercure, cadmium, chrome hexavalent, PBB et PBDE) et limite l'utilisation des autres matières dangereuses. Elle devrait être transposée dans le droit français par décret avant le 13 août 2004. Directive REACH Encore en projet - Elle vise à imposer l'enregistrement, l'évaluation et l'analyse de l'impact environnemental des substances chimiques à chaque stade du circuit commercial. Un système jugé trop lourd par les industriels. Directive EUP Encore en discussion à Bruxelles - Elle impose l'écoconception des produits utilisant l'énergie. Les véhicules à moteur, soumis à une réglementation spécifique, en sont exclus. Les téléviseurs aussi. Cette directive, dont l'objectif est de réduire la consommation d'énergie, pourrait être adoptée en 2005.

LE BÂTIMENT AUSSI...

- Le lycée des technologies de la communication, à Limoges (Haute-Vienne), est l'un des premiers bâtiments publics où, de la consommation en eau, au chauffage, en passant par l'analyse fine des rejets en CO2, SO2, NOx, méthane et particules..., tous les impacts environnements ont été calculés et optimisés dès le départ du projet. Isolation, cogénération, canalisation de l'eau de pluie pour les sanitaires, récupération passive de l'énergie solaire... Les architectes sont René Pestre et Christian Binétruy. Le cabinet Bio I.S. est intervenu pour l'analyse du cycle de vie.

POUR EN SAVOIR PLUS

Retrouvez un point complet sur l'écoconception sur notre site www.industrie-technologies.com/plus

1. CHEZ SEB

Tous les produits reconçus en trois ans Page 46

2. CHEZ PLASTIC OMNIUM

L'écoconception vue comme un avantage concurrentiel Page 50

3. CHEZ SCHNEIDER ELECTRIC

Déjà une solide expérience Page 54

vous lisez un article d'Industries & Technologies N°0855

Découvrir les articles de ce numéro Consultez les archives 2004 d'Industries & Technologies

Bienvenue !

Vous êtes désormais inscrits. Vous recevrez prochainement notre newsletter hebdomadaire Industrie & Technologies

Nous vous recommandons

Compacteur monobloc

Compacteur monobloc

Dédié aux entreprises industrielles, à la grande distribution, à l'industrie et aux collectivités, ce compacteur est adapté à la collecte sélective[…]

Enduit haute résistance au feu

Enduit haute résistance au feu

Canalisations en acier inoxydable haute performance

Canalisations en acier inoxydable haute performance

Compacteur monobloc

Compacteur monobloc

Plus d'articles