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Des technologies à la portée de tous... ou presque

PHILIPPE PÉLAPRAT redaction@industrie-technologies.com
Profiter des avancées de la recherche spatiale ? Ce n'est pas réservé aux grands groupes industriels. Du secteur textile à l'équipement de loisirs en passant par les matériaux ou les machines-outils, toutes les entreprises peuvent y trouver une "techno à leur pied". À condition de savoir ouvrir les bonnes portes et de solliciter les bons interlocuteurs. Visite guidée avec Industrie et Technologies.

Accéder aux technologies spatiales est loin, très loin de ressembler à un voyage intergalactique à l'issue incertaine. L'aventure serait même - relativement - simple pour des entreprises motivées et innovantes. Au-delà de la conquête de l'espace, les organismes de recherche spécialisés dans ce domaine, comme le Cnes, l'ESA ou l'Onera, ont même pour deuxième mission de susciter des retombées industrielles des programmes spatiaux. L'aventure vaut d'autant plus le coup que le service apporté par les agences ne se concentre pas seulement sur la technologie. L'accompagnement dans la mise en oeuvre des innovations ou le soutien financier qu'elles proposent à leur partenaire font aussi partie de leur panoplie. Franchir la porte des étoiles vous tente ? Voici quatre conseils pour transformer votre odyssée spatiale en mission réussie.

PAS DE COMPLEXE !

Matériaux, télécommunications, santé, mécanique, modélisation, code de calcul, chasse aux kilogrammes superflus, miniaturisation, électronique, optique... Les recherches du spatial peuvent être utiles aux industriels de tout poil. Tous les secteurs et toutes les tailles d'entreprise sont éligibles au transfert de technologies ! « Le Cnes privilégiait il y a encore peu les grands acteurs de la sphère spatiale », explique Romain Desplats, responsable de la propriété intellectuelle de l'Agence spatiale française. Mais les choses ont changé en 2004, lorsque le Cnes s'est inspiré de la démarche du CEA Valorisation, d'où vient son président actuel, Yannick d'Escata. Le Centre français a initié alors une politique de transfert plus ouverte en approchant directement les incubateurs et les structures régionales, premier relais vers les PME. Objectif ? Leur vendre ses technologies.

Encore très discrète, la démarche du Cnes va devenir plus active en septembre. À l'image de ce que fait l'Onera. L'Office national d'études et de recherches aérospatiales interpelle directement les PME sur son site Internet en publiant les modalités de transfert, de collaboration et les coordonnées complètes des personnes à contacter. De son côté, l'Agence spatiale européenne (ESA), qui distribue 90 % de son budget aux industriels européens au prorata du niveau de contribution des pays membres (la France va fournir 2,3 milliards d'euros d'ici à 2011), met aussi l'accent sur les PME. « Notre programme de transfert propose de mettre à disposition des équipes et des moyens techniques de soutien, complète Bruno Naulais, animateur du réseau des incubateurs partenaires de l'ESA. Nos trois incubateurs, basés dans nos établissements de l'Estec aux Pays-Bas, de l'Esoc en Allemagne et de l'Esrin en Italie, apportent un support logistique et technique en nature avec des crédits de temps pour consulter nos ingénieurs ou accéder à nos laboratoires. » Les 200 opérations de transfert réussies par l'Agence depuis 1990 ont généré 2 500 emplois dans des entreprises, dont 30 ont été créées ou essaimées.

S?ARMER DE PATIENCE

« Le processus peut être long, complexe et aléatoire », annonce d'emblée Louis Berreur, le PDG du cabinet de conseil en technologies Nodal Consultants, partenaire français de l'ESA. Tout dépend en fait de la maturité de la technologie et de la précision de la demande émanant de l'industriel. Benoît Rivollet, consultant associé chez Nodal, confirme que l'échelle de temps est très variable. Les opérations de transfert que son cabinet accompagne prennent généralement entre six mois et dix ans. « La gestation se mesure généralement en années, reconnaît Romain Desplats, du Cnes. C'est ce que nous appelons "la vallée de la mort", la période de latence plus ou moins longue qui sépare la découverte et le dépôt de brevet d'un nouveau produit de son industrialisation et sa commercialisation. » Cette période a une incidence directe sur le coût du transfert. Pour un objet comme un roulement à billes à séparateurs sphériques qui peut entrer directement dans la fabrication de produits chimiques par exemple, le transfert peut ne prendre que deux à trois ans après le dépôt du brevet.

L?ARGENT N?EST PAS UN PROBLÈME

Les coûts d'un transfert sont extrêmement variables. Un composant primaire réutilisable sans grande modification, avec de nombreuses applications possibles (comme un actuateur piézoélectrique de Cedrat), coûtera quelques milliers d'euros. Une fonction plus complexe, nécessitant de mobiliser des ressources R et D pour redévelopper une partie du produit, nécessitera d'investir plusieurs dizaines de milliers d'euros. Le plus lourd financièrement restant le transfert d'un système complet (comme un réseau de communication) : l'industriel ne s'en tirera pas à moins d'un million d'euros. « Donner une estimation du coût se révèle complexe : chaque opération est un cas particulier, commente-t-on à l'Onera. La facture dépend beaucoup de la stratégie choisie par la PME en faveur d'une logique d'investissement ou de royalties. » Microcertec, qui exploite une technologie d'usinage à ultrasons développée par l'Onera (lire aussi page 31), a opté pour l'exploitation d'une licence. Il a déboursé 300 000 euros pour adapter la technologie à ses besoins, soit 10 % de son chiffre d'affaires. Elle lui rapporte 15 % de ses ventes aujourd'hui.

La facture peut parfois être - presque - indolore. Des dizaines de dispositifs d'aide existent. « Les entreprises peuvent compter sur de nombreux mécanismes d'avance ou de subvention qui modèrent le coût financier d'une démarche de transfert », assure Louis Berreur, le PDG de Nodal Consultants, le cabinet de conseil qui épaule les entreprises dans ces démarches. L'ESA, qui prend en charge les coûts de développement ou d'adaptation des innovations transférées, a récemment fait entrer dans le jeu des investisseurs pour leur permettre de soutenir les processus de transfert. L'agence organise tous les ans des rencontres entre des financiers en mal d'investissement et des porteurs de projets en quête d'argent. Le crédit d'impôt recherche ou la loi Tepa (dite encore "paquet fiscal") font aussi partie des nombreux mécanismes qui peuvent minorer le coût d'une opération de transfert.

« Avec le crédit d'impôt recherche et le programme d'aide aux jeunes entreprises innovantes, la France est devenue un véritable paradis fiscal de l'innovation », s'enthousiasme Louis Berreur. Adopter une technologie spatiale permet en tout cas d'amortir plus rapidement son investissement qu'un développement ex nihilo. Selon Nodal, le ratio entre l'investissement consenti pour le transfert et le chiffre d'affaires généré par l'innovation est généralement de l'ordre de 1 pour 20. Qui dit mieux ?

... SI LA PROPRIÉTÉ

EST PARTAGÉE

Les technologies spatiales ne s'achètent pas, elles se partagent... Les industriels désireux de garnir leur portefeuille de brevets peuvent passer leur chemin. Le partage de la propriété intellectuelle est une règle quasi immuable dans ce secteur. Elle est aussi la contrepartie d'un partage des coûts en amont.

Ce système garantit également des délais plus courts de mise en oeuvre en évitant les interminables négociations liées au contrat de cession. « Nous gérons nos brevets comme un actif créateur de valeur, justifie Romain Desplats, du Cnes. Sur les nouveaux contrats, la copropriété des brevets nous permet d'avoir un indicateur de retour sur les innovations que nous soutenons techniquement et que nous cofinançons. » Accessoirement, elles permettent également à ces agences publiques de toucher quelques royalties.

Jusqu'en 2004, le Cnes réservait ses brevets pour ses partenaires industriels naturels issus de la sphère spatiale, comme EADS ou Thales. Ce n'est plus le cas désormais. Les brevets sont déposés avec un spectre applicatif plus large. L'agence française dispose ainsi de plus de 200 brevets actifs. Et pour adapter ses innovations à des marchés plus grand public, elle privilégie les partenariats avec des entreprises, notamment des PME, hors de la sphère spatiale.

Les modalités de collaboration avec les structures de l'ESA sont un peu différentes. L'agence européenne ne dépose que très peu de brevets en propre, en moyenne dix à quinze par an. Ce sont ses partenaires industriels qui détiennent la propriété industrielle des technologies mises au point dans le cadre de ses programmes. Tous ont des engagements contractuels vis-à-vis de l'ESA en matière de transfert. Mais l'Agence reconnaît un manque d'efficacité sur ce point précis. « C'est une problématique qui doit être améliorée car souvent, cette clause est abandonnée lorsqu'il est nécessaire de renégocier le contrat pour cause de dépassement de devis ou de calendrier », explique Bruno Naulais, de l'ESA.

Malgré ces dysfonctionnements, en cas de transfert, la propriété intellectuelle demeure généralement dans le giron de l'agence spatiale. Dans le cas d'un brevet détenu par une entreprise partenaire, chacun a sa propre politique. Elle peut céder complètement sa technologie à un acquéreur identifié ou concéder une licence, ce qui lui permet de continuer à gérer la propriété intellectuelle de la technologie.

L'Onera, lui, propose un accompagnement via un contrat à risque partagé. Ce mode de fonctionnement évite à l'industriel de débourser une grosse mise de départ mais l'oblige à nouer une relation étroite et prolongée avec l'organisme de recherche. Dans le cas de Nheolis, une start-up qui développe une éolienne urbaine, l'Onera a apporté "gratuitement" ses compétences en matière de calcul... en échange d'une commission sur les premières ventes du produit.

L'autre aventure de la Nasa

L'épopée est moins héroïque que celle des douze astronautes ayant foulé le sol lunaire... mais la Nasa considère le transfert technologique comme une de ses conquêtes majeures. L'agence spatiale américaine a fêté dignement l'an dernier ses 50 ans de transfert. Le bilan est impressionnant : 1 600 innovations, bénéficiant aujourd'hui à de nombreux secteurs industriels, sont issues de la conquête spatiale. Un réseau de 17 établissements joue les interfaces directes pour les entreprises qui collaborent avec elle. Celles-ci sont essentiellement américaines et la coopération avec des firmes étrangères est soumise à contrôle puisque les affaires aérospatiales sont étroitement liées au domaine militaire. Cependant, la Nasa n'est pas fermée à la coopération internationale en termes de R et D. La preuve : elle a soutenu le projet de développement d'un système de vision sans éblouissement de la société française Tietronix Optics, créée par Maryvonne Hiance et Jean-Loup Chrétien, le premier spationaute français.

À QUELLES PORTES FRAPPER ?

CNES Ses spécialités Sécurité et défense, télécommunications, informatique, environnement, optique, médical, matériaux. Site Internet www.cnes.fr Adresse e-mail valorisation@cnes.fr - NOTRE AVIS Le CNES est encore trop discret en matière de transfert vers les PME non spatiales, mais il ne faut pas hésiter à faire appel à lui. ONERA Ses spécialités Matériaux, capteurs thermodynamiques, systèmes inertiels, électromagnétisme, optronique, combustion, traitement du signal, sécurité, environnement, process industriels, médical. Site Internet www.onera.fr/onera-offre/catalogue.php NOTRE AVIS Bien que focalisé sur la R et D aérospatiale, le catalogue d'offres technologiques de l'Onera n'est pas restreint à ce seul domaine. ESA Ses spécialités Automatisme-robotique, informatique (matériel et logiciels), énergie, mécanique, électronique, matériaux, optique, équipement médical, capteurs et mesure... Site Internet www.technology-forum.com -NOTRE AVIS Outre un catalogue très large de propositions, le portail technology-forum permet de lancer "une bouteille à la mer" pour trouver une réponse à une recherche particulière. Cependant, en passant par un courtier agréé par l'ESA (Nodal Consultants pour la France), une entreprise en quête d'appui technologique bénéficie d'un accompagnement personnalisé et de précieux conseils pour s'y retrouver dans un dispositif très complet... mais complexe.

SUR LA TERRE COMME AU CIEL

La société Artec Aerospace utilise la technologie de réduction des vibrations de l'ESA pour le développement d'amortisseurs passifs dans une multitude d'applications. Appliqués à des voitures décapotables, comme le montre la vue numérique ci-dessus, ses tirants d'amortissement (en rouge) améliorent la tenue de route et le confort des passagers.

Une veille technologique permanente est indispensable

CÉDRIC FERCHAL RESPONSABLE R et D D?ESQUAD, PME QUI A DÉVELOPPÉ UN JEAN POUR MOTARD À PARTIR D?UNE FIBRE TECHNIQUE ISSUE DU SPATIAL

« Jouer la carte du partenariat avec les agences spatiales permet de limiter les investissements. Il faut oser solliciter ces organismes de recherche ainsi que leurs partenaires industriels. Ils cherchent tous à valoriser les innovations issues du spatial. Les courtiers en technologie, qui connaissent toutes les adresses, les procédures et les mécanismes d'aides, peuvent aussi êtretrès utiles. Mais pour être certain de faire le bon choix, mener une veille technologique permanente reste indispensable, en s'appuyant sur les pôles de compétitivité et des acteurs spécialisés. Cela permet de bien connaître l'état de l'art dans son domaine et de ne pas se tromper de technologie à l'heure du choix. »

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