Nous suivre Industrie Techno

DÉBAT Toxicologie : faut-il repenser les seuils sanitaires ?

HUGO LEROUX hleroux@industrie-technologies.com

Sujets relatifs :

DÉBAT Toxicologie : faut-il repenser les seuils sanitaires ?

GÉRARD LASFARGUES

© F. MALARD ; D.R.

194 C'est le nombre de perturbateurs endocriniens prouvés chez l'animal (Commission européenne) L'avis d'interdiction du bisphénol A émis par l'Agence nationale de sécurité sanitaire en septembre 2011 a réveillé la controverse sur les perturbateurs endocriniens. Pour mieux caractériser ces substances, un rapport publié en février 2012 par la Commission européenne préconise de revoir les procédures d'évaluation du risque toxique.

Le bisphénol A est-il l'arbre qui cache la forêt des perturbateurs endocriniens ? Dans un avis publié le 27 septembre 2011, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) reconnaît que cet additif entrant dans la fabrication de plastiques alimentaires présente « des effets sanitaires, avérés chez l'animal et suspectés chez l'homme, même à de faibles niveaux d'exposition ». Dans la foulée, l'Assemblée nationale a adopté en octobre 2011 une proposition de loi visant à interdire son utilisation dans tous les contenants alimentaires à l'horizon 2014.

DES SUBSTANCES ENCORE DIFFICILES À CERNER

Si cet avis de l'Anses a fait figure d'événement, c'est parce qu'il reconnaît officiellement l'effet nocif du BPA sur le système endocrinien. Un effet plus prononcé à faibles doses qu'à fortes doses. Il contredit ainsi le principe fondateur de la toxicologie, attribué au savant Paracelse, selon lequel « la dose fait le poison ». De fait, toute la réglementation des produits chimiques pour protéger travailleurs et grand public s'appuie sur une dose d'exposition sans effet tout au long de la vie : la fameuse dose journalière admissible (DJA). Seul hic : le BPA n'est pas la seule substance reconnue comme perturbateur endocrinien. Faut-il en conclure que l'évaluation des seuils sanitaires est caduque ? Pour André Cicolella, toxicologue et président du Réseau environnement santé, l'affaire est entendue : « Les seuils sanitaires comme la DJA, ont été fondés sur des principes qui n'ont plus aujourd'hui de valeur scientifique. Or le réseau TEDX consacré aux perturbateurs endocriniens recense près de 840 substances préoccupantes. Nous devons donc impérativement remettre à plat nos protocoles d'évaluation du risque chimique. »

Si l'Anses a pris acte d'un basculement toxicologique ouvert par le BPA, elle prône une approche progressive pour appréhender les principaux perturbateurs endocriniens : parabènes, phtalates, alkylphénols, etc. Et le débat fait encore rage dans les instances européennes, l'Efsa (European Food Safety Authority) refusant de reconnaître la toxicité du BPA. Une étude de la commission européenne publiée le 21 février 2012 pourrait infléchir le cours des discussions. Intitulée « State of the art assessment of endocrine disrupters », elle passe en revue les articles scientifiques publiés sur le sujet depuis 10 ans. Critique à l'égard des protocoles internationaux de test, elle pointe leur inadaptation à identifier l'ensemble des perturbations endocriniennes. Parmi ses recommandations figure « la création d'une classe réglementaire spécifique aux perturbateurs endocriniens. »

L'Anses définit les perturbateurs endocriniens comme « des substances chimiques d'origine naturelle ou artificielle qui peuvent interférer avec le fonctionnement des glandes endocrines, organes responsables de la sécrétion d'hormones ». Par leur action sur les complexes systèmes hormonaux du corps humain, cette famille de composés hétéroclite est accusée de longue date de provoquer indirectement une grande diversité de maladies : diabètes, obésité, troubles de la reproduction, et apparition de certains cancers.

Cette définition soulève pourtant un problème : les perturbateurs endocriniens y sont caractérisés par leur mécanisme d'action, et non par leurs effets toxiques. Or le lien n'est pas immédiat. « L'observation de leurs mécanismes a été rendue possible grâce au perfectionnement continu des outils de la toxicologie », observe Philippe Hubert, directeur des risques chroniques à l'Institut national de l'environnement industriel et des risques (Ineris). « Pour une exposition à une substance donnée, on est aujourd'hui capable d'observer une modification des mécanismes physiologiques au niveau de la cellule ou de l'ADN. Seulement, qui dit modification ne dit pas forcément conséquence sur la santé. Tout le problème est d'établir un lien avec certitude. »

L'ANALYSE DES RISQUES AMENÉE À ÉVOLUER

Grand casse-tête pour les toxicologues : comment concevoir des batteries de tests permettant à la fois d'identifier les perturbations endocriniennes et de prouver leurs conséquences éventuelles sur la santé ? « Les effets à faibles doses, ne sont qu'une partie du problème », souligne Gérard Lasfargues, endocrinologue et directeur adjoint de l'Anses. « Il faut aussi identifier les périodes de l'existence plus vulnérables à l'exposition à certaines substances, ce que l'on appelle les fenêtres d'expositions. Ce à quoi on peut ajouter le fameux effet cocktail, c'est-à-dire le danger des multi-expositions aux substances chimiques. »

Pour appréhender tous ces facteurs, l'étude de populations animales privilégiée pour fonder les doses journalières admissibles ne suffit plus. Pour compléter ces tests in vivo, les scientifiques recourent de plus en plus à du matériel humain au niveau cellulaire grâce à la génétique ou à la protéomique ; on parle de toxicologie in vitro. En parallèle, le calcul informatique joue un rôle croissant en toxicologie prédictive, pour extrapoler la toxicité d'une ou plusieurs substances à très faibles doses.

D'un autre côté, l'épidémiologie, le deuxième bras armé de l'évaluation des risques, se trouve limitée. Pour dégager la prévalence de certains cancers rares au sein d'une population - conséquences suspectées des perturbateurs endocriniens - elle doit s'appuyer sur des cohortes toujours plus vastes d'individus. Des initiatives comme Elfe, qui suivra en France 18 000 enfants, ou la UK Biobank, sur 500 000 adultes britanniques entre 45 et 69 ans, illustrent cette tendance aux « super-cohortes » mieux à même de cerner les facteurs de risque environnementaux. Par ailleurs, le suivi des populations intègre des « marqueurs intermédiaires », c'est-à-dire le diagnostic plus poussé des effets antérieurs à l'apparition de maladies : perturbations reproductives, métaboliques, etc.

QUELLE AMPLEUR POUR LE CHANGEMENT ?

Reste un débat sur l'allure et l'ampleur avec lesquelles il faudrait refonder l'évaluation des substances. Pour le Réseau santé environnement, des mesures drastiques sont à prendre « Nous faisons face à une recrudescence des cancers dans les pays développés », argue André Ciccolella. « L'implication des perturbateurs endocriniens dans cette épidémie commence à recueillir des preuves scientifiques solides. Réévaluer toutes les substances à risque est donc un enjeu de santé publique. »

Ce n'est pas une mince affaire : ce serait des centaines de substances qu'il faudrait repasser à la loupe. Face à une remise en cause massive des DJA, l'approche des agences se veut plus pragmatique : « il faut continuer d'accumuler des preuves scientifiques. Ce qui a été fait pour le BPA, jusqu'à obtenir un niveau de preuves suffisant pour émettre un avis d'interdiction, doit être poursuivi avec la même rigueur pour les autres perturbateurs endocriniens suspectés », explique Gérard Lasfargues. « On peut tout interdire par principe de précaution, mais il paraît plus raisonnable de prioriser les efforts. » En filigrane, on touche à l'épineuse question de la substitution. Le cas du BPA est emblématique : son remplacement par une molécule efficace - et à l'innocuité prouvée - n'est pas acquis dans toutes les applications. Ainsi, le bisphénol S, remplaçant adopté par certaines enseignes de supermarché pour leurs tickets de caisse, est bien moins étudié du point de vue toxicologique... Et aurait lui aussi des effets de perturbateur endocrinien !

Refonder les protocoles d'évaluation des substances chimiques et trouver des substituts sont donc des processus complexes. Mais leur accélération répond à une volonté politique, pointent certaines voix. Le réseau environnement santé dénonce ainsi l'influence des lobbies industriels sur les agences, notamment au niveau européen, et le manque de budgets pour la recherche en santé. « Elle ne doit plus être considérée comme une discipline secondaire ! », martèle André Ciccolella. c

L'ENJEU

Les perturbateurs endocriniens sont des molécules interagissant avec les récepteurs hormonaux. Présents dans un grand nombre de produits de consommation, ils sont accusés de provoquer des troubles reproductifs, métaboliques... voire d'être impliqués dans la fameuse « épidémie » de cancers. L'académie de médecine notait ainsi dans un rapport du 8 novembre 2011 « une augmentation considérable et continue depuis 30 ans de l'incidence de certains cancers, même après correction du vieillissement de la population ». Pour mieux comprendre les mécanismes de ces substances, les voix appelant à refonder l'évaluation du risque chimique se multiplient.

Comment la dose journalière admissible est fixée

La dose journalière admissible (DJA) fait référence en toxicologie. Jusqu'à récemment, son calcul recourait majoritairement à l'expérimentation animale. Des cobayes sont répartis dans des cohortes, chacune exposée à différentes doses de la substance à évaluer. Au terme de l'expérimentation, les scientifiques pratiquent un diagnostic de santé, base sur laquelle ils définissent une dose sans effet (DES). Reste à appliquer un coefficient de sécurité - entre 100 et 1 000 - correspondant aux incertitudes d'extrapolation de l'animal à l'homme, pour obtenir la DJA. Mais la méthode est chahutée pour son inadaptation à appréhender les très faibles doses ou les expositions multiples. Des outils complémentaires comme la modélisation ou les essais sur cellules humaines sont en plein boom.

Quatre molécules en question

1. LE BISPHÉNOL A - Le BPA sert à durcir les plastiques et à les rendre transparents dans une grande diversité de produits. Exclus des biberons dès 2010, leur interdiction devrait se généraliser à l'horizon 2014, si la proposition de loi votée par l'Assemblée nationale est ratifiée par le Sénat. 2. LES PHTALATES - Ces additifs rendent le plastique souple et flexible dans un grand nombre d'applications. Si la nocivité de certains pour l'appareil reproducteur, comme le PEHP, est bien documentée, leurs effets cancérigènes possibles et l'analogie entre leurs mécanismes sont plus difficiles à établir. 3. LES PARABÈNES - Conservateurs pour les cosmétiques, les médicaments et les aliments, les parabènes sont controversés pour leurs actions possibles sur la fertilité et certaines tumeurs. 4. LES ALKYLPHÉNOLS - Ils sont présents dans les produits d'entretien ou les cosmétiques. Des effets sur la vie aquatique et le système reproducteur sont suspectés. l'Union européenne a interdit l'un d'eux, le nonylphénol, à des concentrations supérieures à 0,1 % dans les produits d'usage courant.

ANDRÉ CICOLELLA PRÉSIDENT DU RÉSEAU ENVIRONNEMENT SANTÉ « Réévaluons les seuils sans attendre »

« Le bisphénol A marque un véritable changement de paradigme en toxicologie : ce n'est plus la dose qui fait le poison. Si l'Anses a entendu raison dans le cadre du BPA, il faut impérativement poursuivre cet effort. L'évaluation du risque chimique doit évoluer pour appréhender les différents effets de perturbation endocrinienne. Outre l'incidence des faibles doses, il faut mieux étudier les périodes d'exposition, l'effet cocktail résultant des multi-expositions... Et l'effet transgénérationnel : dans le cas du distilbène, une hormone de synthèse désormais interdite, des malformations ont été observées chez les petits enfants ! La condition sine qua non est d'accorder de vrais moyens pour la recherche en santé. »

GÉRARD LASFARGUES PRÉSIDENT ADJOINT DE L'ANSES « Il faut prioriser les efforts »

« Les protocoles d'évaluation des risques sont amenés à évoluer, c'est incontestable. Les mécanismes des perturbateurs endocriniens sont de mieux en mieux connus grâce au perfectionnement des outils toxicologiques. Pour autant, établir un lien de causalité entre une perturbation hormonale et un impact sur la santé nécessite une investigation scientifique. Dans le cas du BPA, l'accumulation des résultats a permis d'acquérir un niveau de preuves suffisant. Il faut poursuivre ce travail avec la même rigueur pour les autres perturbateurs endocriniens. Et surtout prioriser les efforts, car interdire et substituer du jour au lendemain toutes les substances potentiellement dangereuses n'est pas réaliste. »

vous lisez un article d'Industries & Technologies N°0943

Découvrir les articles de ce numéro Consultez les archives 2012 d'Industries & Technologies

Bienvenue !

Vous êtes désormais inscrits. Vous recevrez prochainement notre newsletter hebdomadaire Industrie & Technologies

Nous vous recommandons

La créativité à la chaîne

La créativité à la chaîne

Pleins phares sur la créativité industrialisée. Pour systématiser la mise sur le marché de biens innovants, les industriels devraient s'inspirer de[…]

Obsolescence : faut-il souhaiter longue vie aux produits ?

Obsolescence : faut-il souhaiter longue vie aux produits ?

Errare tecnologicum est

Errare tecnologicum est

Faut-il manipuler le climat ?

Faut-il manipuler le climat ?

Plus d'articles