Nous suivre Industrie Techno

Dans les coulisses du déploiement

THOMAS BLOSSEVILLE tblosseville@industrie-technologies.com

Sujets relatifs :

,
Via ERDF, son principal distributeur d'électricité, la France teste un jalon clé du réseau électrique intelligent : le compteur communicant. Un projet industriel hors du commun, puisqu'il est déployé jusque chez le particulier. L'expérimentation en cours prépare l'éventuel déploiement national. Mais des zones d'ombre subsistent. Quel usage ? Quel système informatique ? Enquête dans les coulisses de la méthode ERDF.

Mi-décembre 2010. En temps réel, à cinq minutes près, un décompte s'affiche sur un écran au 5e étage d'un immeuble lyonnais. En 270 jours, le distributeur français d'électricité ERDF (Électricité réseau distribution France) a déployé 200 000 compteurs communicants Linky. D'ici la fin de son expérimentation en mars, 60 000 restent à poser. Notre enquête sur le déploiement du compteur communicant français se conclut dans le centre de supervision du projet.

Les compteurs sont testés en zones rurale et urbaine

Après la polémique médiatique de l'été dernier sur la pertinence de Linky, Industrie & Technologies a interrogé les spécialistes du réseau électrique. Notre parcours nous a notamment menés en Suède, avec les experts d'ERDF, pour partager le retour d'expérience d'E.ON (producteur et distributeur d'électricité). Et son million de compteurs communicants.

À en croire E.ON, les difficultés d'un tel projet sont d'ordre pratique : convaincre les clients, accéder aux maisons secondaires... Mais ce n'est pas tout à fait notre conclusion. Le projet français est d'envergure. « Dans le monde, 50 millions de compteurs communicants ont été posés. L'Italie en possède 27 millions. La Suède et la Californie, chacune 8 millions. Le reste est dispersé », calcule Michèle Bellon, présidente du directoire d'ERDF. Si les autorités décrètent la généralisation de Linky, c'est 35 millions de compteurs que la France devra installer entre 2012 et 2017. Soit une cadence de 35 000 par jour. ERDF devra déployer une architecture complète. Les nouveaux compteurs communiqueront par courant porteur en ligne (CPL) avec les « concentrateurs », des PC fonctionnant sous Linux dans les transformateurs du réseau. Ces concentrateurs agrégeront les données de plusieurs compteurs. Ils les enverront sans fil par liaison GPRS (téléphonie mobile) aux serveurs informatiques d'ERDF. Confidentialité oblige, « les concentrateurs identifieront les compteurs par leurs numéros. En ignorant le nom des clients correspondants. Les fournisseurs d'électricité feront le lien. », souligne Christine Saincy, responsable du déploiement de Linky.

Pour l'instant, ERDF expérimente sa procédure de déploiement en zones rurale (Touraine, 33 clients au km2) et urbaine (Lyon, 1 760 clients au km2). La méthode : d'abord déployer le concentrateur, puis les compteurs correspondants. Au moment d'installer le concentrateur, le technicien teste sa couverture par un réseau GPRS. À défaut, il fixe une antenne ou demande son raccordement à une ligne fixe.

Lors de la pose d'un compteur chez le particulier, le concentrateur a déjà été installé dans le transformateur. Le technicien vérifie immédiatement que les deux appareils sont raccordés. Un processus de synchronisation s'assure que la chaîne complète - du compteur aux serveurs d'ERDF - communique. L'installation rentre alors en mode opérationnel.

La méthode semble rodée. Mais comment généraliser ce processus à l'échelle nationale ? « Déployer le compteur dans tous les foyers est un surinvestissement », considère Laurent Schmitt, vice-président d'Alstom Grid. « Mieux vaut réfléchir en termes d'éco-quartiers, des clusters où naissent les nouveaux usages liés à l'énergie : sources renouvelables, voitures électriques, tramways... » Un avis partagé : « il faudra un jour raisonner à l'échelle de la ville. Et intégrer notamment l'éclairage public, qui pèse souvent pour plus de 10 % de la consommation électrique d'une agglomération », juge Gilles Berhault, le délégué développement durable de l'Institut Télécom.

Le projet n'en est qu'à ses balbutiements

Réponse chez ERDF de Christine Saincy, responsable du déploiement du projet Linky : « nous avons demandé à nos huit régions géographiques de proposer des stratégies de déploiement ». L'idée est de débuter partout en parallèle. Mais en lissant la charge au niveau national, au moins pour que les fabricants de compteurs suivent le rythme.

Dans ce projet, ERDF s'est fait accompagner de deux sociétés de service en informatique. L'une, Steria, a conçu un système d'information temporaire dédié à la seule phase de déploiement. L'autre, Atos Origin, a développé celui destiné à gérer, à terme, les 35 millions de compteurs.

« Le vrai problème du projet Linky est sa dépendance à ces sociétés de service », évoque Pierre Bivas, PDG de Voltalis. Mais ERDF n'est pas un novice en informatique. Sa maison mère EDF possède un réseau de données hautement sensibles (il comprend la gestion des réacteurs nucléaires français). Et ERDF dispose déjà de plusieurs systèmes d'information (SI) - des ensembles de serveurs - en série. Lorsqu'ERDF est sollicité, par exemple pour changer la puissance souscrite par un particulier, les ordres sont successivement transmis automatiquement d'un SI à l'autre.

Chaque SI est chargé d'une tâche, comme de décider si l'intervention requiert le déplacement d'un technicien chez le client. Le système Linky vient simplement s'ajouter au bout de la chaîne informatique près de Pacy-sur-Eure (Eure). Dans deux sites miroirs d'ERDF, des lieux hautement sécurisés à accès restreint, nous assure ERDF.

Dans ce projet, des inconnues demeurent. Le coût d'abord. À quel prix et selon quelles modalités, l'opération sera-t-elle facturée au consommateur ? L'usage ensuite. À quelle fréquence les compteurs seront-ils relevés ? ERDF pourrait commencer par une relève bimestrielle, puis mensuelle. Les fournisseurs d'électricité seront-ils prêts pour exploiter ces données ? La technologie enfin. Le compteur lui-même va évoluer. Avec Sagemcom, ERDF expérimentera cette année un protocole CPL plus performant : débit décuplé, modulation sur 36 fréquences (contre une aujourd'hui)... De même, Neelogy a conçu un capteur, utilisant des nanoparticules, pour lutter contre la fraude. Dans les compteurs existants, la mesure peut en effet être faussée par la présence d'un aimant à proximité du compteur. Le projet Linky n'en est qu'à ses balbutiements.

Un vaste marché

Le déploiement national du projet Linky sera déclenché par décret. S'il a lieu, il devrait démarrer en 2012. Objectif : avoir installé 35 millions de compteurs avant 2017. ERDF prévoit d'investir plus de 4 milliards d'euros, dont 50 % pour la seule pose. Une aubaine pour les fabricants. Contrairement à l'Italie, la France a choisi de laisser ouvertes ses technologies. Pour la phase pilote, trois fabricants de compteurs ont été retenus : Landis+Gyr, Itron et Iskra. Pour la généralisation, d'autres industriels, comme Sagemcom, sont sur les rangs. Et derrière eux, les spécialistes des capteurs, des télécoms...

VOLUME

La France se prépare à déployer 35 millions de compteurs communicants.

Génération Linky, des consommateurs au courant

UNE DIODE clignote proportionnellement à la quantité d'électricité consommée. UN CONTACT sec, liaison physique analogique entre le compteur et le tableau électrique, sert par exemple à couper temporairement le chauffe-eau. LINKY pourrait enregistrer dans sa puce électronique la consommation sur dix plages horaires. Contre deux dans les compteurs actuels. UN ORGANE de coupure permet, à distance, soit d'allumer, soit d'éteindre le compteur, ou de régler la puissance entre 3 et 36 kW. LINKY deuxième version sera muni de 7 contacts virtuels, portant une information binaire (allumé ou éteint). Un module radio sera nécessaire pour communiquer avec les appareils domestiques.

vous lisez un article d'Industries & Technologies N°0929

Découvrir les articles de ce numéro Consultez les archives 2011 d'Industries & Technologies

Bienvenue !

Vous êtes désormais inscrits. Vous recevrez prochainement notre newsletter hebdomadaire Industrie & Technologies

Nous vous recommandons

[Pas à pas] Comment tirer parti de la réalité augmentée dans votre usine

[Pas à pas] Comment tirer parti de la réalité augmentée dans votre usine

Profitant des formidables progrès de l'informatique embarquée et de l'essor de l'usine 4.0, les exemples d'applications[…]

INNOVATION À TOUS LES ÉTAGES

Dossiers

INNOVATION À TOUS LES ÉTAGES

« Bâtiments intelligents : il faut placer l'utilisateur au centre », Olivier Cottet, Schneider Electric

Interview

« Bâtiments intelligents : il faut placer l'utilisateur au centre », Olivier Cottet, Schneider Electric

Bâtiments intelligents : des économies du sol au plafond

Bâtiments intelligents : des économies du sol au plafond

Plus d'articles