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CONTRE FAÇON LA TECHNOLOGIE AU SECOURS DE L'INDUSTRIE

Stéphanie Cohen

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- Aucun secteur n'est aujourd'hui à l'abri de la contrefaçon. Seul rempart contre ce fléau : des procédés permettant de différencier le faux du vrai.

La contrefaçon n'est plus réservée aux Cartier, Rolex et autres Lacoste. Palettes de bois, pare-chocs d'automobiles, bonbons, bouteilles d'eau minérale, roulements à billes, jouets ou encore brosses à dents, tous ces produits ont été saisis par les douanes aux frontières de l'Europe l'année dernière. Et la liste est loin de s'arrêter là ! Si, dans les années 1980, sept sociétés copiées sur dix travaillaient dans le secteur du luxe, aujourd'hui, ce sont principalement les produits de consommation courante qui sont concernés par la contrefaçon. De l'agroalimentaire à l'électronique, personne n'est épargné.

Un phénomène industriel organisé

D'après la Commission européenne, les saisies effectuées par les douanes en 2004 ont augmenté de 1 000 % par rapport à 1998 ! Certains produits comme les médicaments, les denrées alimentaires, les boissons et les jouets contrefaits ont connu une croissance exponentielle entre 2003 et 2004.

La raison de cette explosion ? La contrefaçon est passée, en quelques années, du stade artisanal et régional à un phénomène industriel. Elle est le fait d'entreprises organisées, dotées des plus hautes technologies. Et la qualité des produits - issus notamment de Thaïlande (37 %) et de Chine (15 %) - ne cesse d'augmenter. À tel point que les procès engagés par les fabricants sont souvent voués à l'échec faute de pouvoir prouver qu'un produit est un faux !

En termes économiques, le manque à gagner pour les entreprises au niveau mondial est évalué entre 200 et 300 milliards d'euros par an. Mais les conséquences ne sont pas uniquement d'ordre financier. Les produits contrefaits dangereux pour la santé et la sécurité sont de plus en plus nombreux. Dans les situations les plus graves, il ne s'agit plus de manque à gagner mais bien de responsabilités pénales auxquelles sont confrontés les (vrais) fabricants !

Comment faire face au fléau de la contrefaçon et dissuader les faussaires ? Des mesures d'ordre institutionnel sont bien sûr nécessaires. En juillet dernier, la Commission européenne a annoncé des directives visant à rapprocher les législations pénales et à améliorer la coopération européenne pour lutter contre la piraterie. Les dirigeants de grands groupes industriels, tels que Nestlé, General Electric, GlaxoSmithKline ou Air Liquide, se sont réunis en octobre à Londres pour pousser les pouvoirs publics à agir dans ce sens. Mais ce n'est pas suffisant. Les industriels eux-mêmes peuvent lutter contre ce fléau en usant des multiples technologies développées à cet effet. En la matière, la contrefaçon est une aubaine... Elle a littéralement boosté l'innovation. L'objectif est clair : marquer la totalité de la production pour apporter la preuve irréfutable qu'un faux... est un faux ! Recherches publique et privée se creusent donc les méninges pour créer des marqueurs répondant à des critères bien précis.

Si l'idée n'est pas nouvelle, les solutions foisonnent et se complètent. Trois approches, en particulier, qui sont à des stades plus ou moins avancés de développement, prennent leur envol.

1. S'inspirer de molécules biologiques

L'utilisation de molécules biologiques a vu le jour il y a une dizaine d'années. L'idée est de tirer profit de propriétés particulièrement intéressantes que sont la spécificité de reconnaissance des couples antigènes/anticorps ou la capacité codante de l'ADN. Cette dernière approche, développée, au départ, pour lutter contre les fraudes dans le domaine du fret pétrolier, s'attaque aujourd'hui à des marchés beaucoup plus diversifiés : pièces de rechange pour automobiles, textile, pièces électriques et même semences.

L'ADN de synthèse est généralement introduit dans des encres, des vernis, des colles, des revêtements, des lubrifiants... Son avantage inégalable est sa capacité codante : des fragments de 50 bases (briques élémentaires de l'ADN) ne représentent pas moins de 450 marqueurs différents !

« De nombreuses améliorations ont été apportées ces dernières années pour permettre l'utilisation de l'ADN de synthèse avec des supports et des modes de dépose variés », souligne Paul Roquette, de la société britannique Tracetag (Cardiff). La résistance aux procédés chimiques ainsi qu'à la chaleur a également été optimisée. Dernièrement, un travail important a été mené avec l'Institut français du textile et de l'habillement pour déposer le traceur à tous les stades de la fabrication, depuis le fil jusqu'à la teinture. « L'industrie du textile est tellement atomisée qu'elle doit pouvoir tracer ses produits et avoir un moyen de les identifier à toutes les étapes, affirme Paul Roquette. Nous sommes en train d'aboutir à la réalisation de ce challenge. »

À côté de ces systèmes biologiques qui voient leurs applications se diversifier, se développe une voie pleine de promesses : celle des nanomatériaux.

2. Des nanomatériaux dans la matière

« Passer à l'échelle nanométrique donne accès à des propriétés de la matière totalement nouvelles », affirme Gilles Lerondel. Il est chercheur au sein du Laboratoire de nanotechnologie et d'instrumentation optique (LNIO) à l'Université de technologie de Troyes. Nanopigments de terres rares, quantum dots, particules métalliques... les voies sont multiples et offrent une pléiade de propriétés (optiques, chimiques, etc.).

De plus, comme l'activité des nanoparticules est intense, une infime quantité dispersée au sein de la matière suffit à la détection. Olivier Tillement est cofondateur de Nano-H, start-up créée en 2004, spécialisée dans la production de marqueurs nanométriques. Selon lui, « ces particules sont beaucoup plus difficiles à copier que les objets micrométriques utilisés aujourd'hui. Les faussaires doivent à la fois identifier les nanoparticules, le procédé de fabrication utilisé et trouver un moyen de les produire, ce qui nécessite la maîtrise de technologies pointues. Un défi qu'ils mettront peut-être un ou deux ans à relever ». Du temps mis à profit par les fabricants pour faire évoluer leurs marqueurs. Car l'un des avantages de cette approche repose justement sur la versatilité des codes : une simple modification de la taille, du procédé de fabrication, du système d'excitation ou de détection permet de multiplier les codes possibles.

Le changement d'échelle offre également la possibilité de combiner des particules différentes et donc de créer des signatures spécifiques et dynamiques. Avec deux autres laboratoires de l'Université de Troyes, le LNIO compte mettre à profit sa maîtrise de la lithographie et de la nanophotostructuration pour marquer les produits. Nanoparticules fluorescentes ou métalliques et polymères nanophotostructurés sont à l'étude, ainsi que différents systèmes de détection. « Il existe encore peu de projets de ce type en France, estime Pascal Royer, directeur du LNIO. Notre objectif est de valider la faisabilité de cette approche. »

Autre structure où l'on peut trouver de tels programmes : le CEA. Au sein du Liten (Laboratoire d'innovations pour les technologies des énergies nouvelles et les nanomatériaux), des recherches avancées sont menées depuis trois ans pour développer des couples nanoparticules/systèmes de détection. « Les premiers produits devraient arriver courant 2007 », souligne Jacques Poccachard, chercheur au Liten. Ces technologies sont proposées aux industriels via l'association Metis, une plate-forme qui associe chercheurs du CEA et industriels, notamment du domaine du textile.

« Nos priorités sont un système d'identification rapide et un coût très faible, souligne Daniel Poirié, chargé de la R&D chez SIEGL, l'une des entreprises membres de Metis. Même si ces particules sont chères à fabriquer, elles sont utilisées en si petites quantités que le coût final reste supportable. » Dans le domaine du textile, les surfaces à marquer sont très importantes. Les acteurs de Metis vont donc vérifier qu'il est possible, sans modifier les chaînes de fabrication, de marquer l'intégralité des productions à des coûts raisonnables.

Autre aspect intéressant des nanoparticules : leur fonctionnalisation. Un créneau sur lequel s'est positionné Nano-H. « La taille des nanoparticules leur confère un comportement quasi moléculaire. Il est alors facile de les fonctionnaliser pour obtenir un meilleur accrochage et une meilleure dispersion au sein du produit final », explique Olivier Tillement président de la société. Des hybrides (d'où le H de Nano-H) sont créés par l'accrochage de polymères, de tensioactifs, de billes de verre, etc. La société est aujourd'hui capable de produire, à l'échelle industrielle, des nanoparticules luminescentes dopées par des ions terres rares. « Nous sommes prêts à réaliser des essais industriels », assure Olivier Tillement.

Autre start-up, inattendue dans ce domaine : DGTec, créée en 2000. Initialement positionné sur le créneau des nanopoudres pour les écrans plasma, DGTec a connu un véritable revirement de son activité en 2003. « La lutte contre la contrefaçon est aujourd'hui l'un de nos principaux marchés alors qu'elle ne figurait pas dans notre plan d'affaires en 2002, affirme Pierre-Paul Jobert l'un des créateurs. Nous avons eu beaucoup de demandes de la part d'industriels ou d'acteurs institutionnels. » DGTec travaille sur plusieurs dizaines de codeurs différents à base de matériaux céramiques nanostructurés. Des procédés, aujourd'hui brevetés, ont été développés pour modifier la complexité et donc les propriétés de ces marqueurs.

Assurément, les nanoparticules sont un créneau porteur pour la lutte contre la contrefaçon et recèlent une foule de possibilités. Mais une autre voie très différente se dessine doucement : celle de l'aléatoire !

3. Tracer grâce à l'aléatoire

Tirer profit de la part d'aléatoire contenue dans tout objet, telle est l'idée de cette troisième approche en plein développement. Il y a trois ans, une PME de Montauban (Tarn-et-Garonne), Novatec, avait lancé l'idée d'exploiter la génération chaotique de bulles d'air dans la colle, pour authentifier des produits (voir Industrie et Technologies n° 841). De cette idée sont nés les identificateurs Prooftags, des marqueurs de 1 à 10 mm, tous porteurs d'une configuration de bulles unique. L'objectif : attribuer à chaque objet une signature aléatoire et unique.

Dans le même ordre d'idée, des chercheurs de l'université de Durham, au Royaume-Uni, utilisent une "encre" à base de nanoparticules de Permalloy, un alliage de fer et de nickel. À chaque impression, les atomes se disposent de manière différente générant ainsi une signature du champ magnétique unique. Un simple scanner suffit à décoder la signature.

Plus récemment, des équipes ont poussé l'idée encore plus loin. Si l'on peut extraire d'une encre ou d'un morceau de résine une signature unique, pourquoi ne pas le faire directement avec le produit à tracer ? De cette manière, plus besoin d'ajouter de marqueurs : le codage est intégré dans le produit ! En juillet dernier, des chercheurs de l'Imperial College de Londres montraient, dans la revue scientifique Nature, que les imperfections observées à la surface de tout objet peuvent servir à marquer cet objet. À l'aide d'un scanner, ils ont analysé les structures de surface de différents supports et ont numérisé ces informations de manière à créer des codes, une suite de 1 et de 0. Selon les scientifiques, « cette approche, simple à intégrer et économique, constitue une toute nouvelle voie d'authentification et de suivi des produits ».

Cette idée a également germé dans l'esprit de trois ingénieurs et scientifiques français, Yann Boutant, David Labelle et Hervé Seux qui ont créé, début 2005, la société Signoptic : « Notre concept consiste à extraire une information aléatoire, unique et non reproductible, contenue dans le support et de la combiner à une information numérique originale », explique Yann Boutant, gérant de Signoptic. L'extraction de cette information aléatoire se fait de multiples manières : ultrasons, optique, rayons X, etc. Cette lecture est réalisée en temps réel, sur les lignes de production. Au printemps dernier, un démonstrateur industriel a été construit. « Nous avons déjà signé un contrat avec une société mexicaine et six autres sont d'ores et déjà bien avancés, affirme Yann Boutant. Nous souhaitons proposer des produits standards d'ici un à deux ans. »

Des approches multiples et variées existent donc et permettent déjà aux industriels d'authentifier toute leur production. Cependant, quelle que soit la technologie utilisée, pour qu'elle soit pleinement efficace, elle doit être accompagnée d'un protocole interne de marquage performant et sans faille. Car le fabricant doit pouvoir prouver, le cas échéant devant un tribunal, que toute sa production est effectivement marquée et qu'aucun produit n'a pu y échapper...

PRÈS DE

300

MILLIARDS

D'EUROS PAR AN

DE MANQUE À GAGNER

À L'ÉCHELLE MONDIALE

UN VÉRITABLE DÉFILA CONTREFAÇON...

...connaît une progression fulgurante - 1 000 % de croissance entre 1998 et 2004 pour les produits saisis aux frontières de l'Europe - 100 millions d'articles saisis chaque année aux frontières de l'Europe ...concerne tous les secteurs - De l'automobile (pare-chocs, plaquettes de freins, etc.) à l'agroalimentaire (vins, alcools...) en passant par l'industrie pharmaceutique (médicaments), plus personne n'y échappe. ...a des impacts dramatiques - La contrefaçon ne représente pas qu'un manque à gagner, elle cause également de graves atteintes à la sécurité des personnes, notamment dans le domaine des pièces de rechange, des textiles techniques et du jouet.

TROIS SOLUTIONS

Pour authentifier, à faible coût, les produits trois technologies s'imposent - L'utilisation de molécules biologiques, en particulier l'ADN de synthèse. Connu de longue date, le procédé diversifie ses applications. - L'utilisation de nanomatériaux. Elle arrive à maturité - L'utilisation des caractéristiques aléatoires du produit lui-même. Ce développement récent est riche de promesses.

L'ADN DE SYNTHÈSEDEUX VOIES SE DESSINENT

1. Détection directe

Avantages - Détection plus rapide et sur le terrain

2. Marquage discret

Avantages - Moins cher - Plus discret - Marqueur moins accessible

LES ATOUTS DES NANOPARTICULES

- Très petites, elles n'altèrent pas le produit qu'elles marquent. - Leurs propriétés se modifient aisément (taille, procédé de fabrication, assemblage, détection, etc.).- Possibilité de codages dynamiques et spécifiques. - Faciles à disperser, à accrocher, à camoufler dans le produit final.- Très difficiles à reproduire. - Faciles à intégrer dans les chaînes de fabrication. - Actives à très petites doses. - Prix relativement faible.

AUTHENTIFICATION PAR L'ALÉATOIREL'exemple de Signoptic

À l'aide d'un lecteur (rayons X, optique, ultrasons, etc.), une empreinte unique et caractéristique est extraite de l'objet à authentifier. Cette donnée est numérisée puis combinée à un code chargé d'informations. Au final, une information sécurisée, associée à chaque objet peut être conservée dans une base de données. SOURCE : Industrie et Technologies

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