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Construisons un métabolisme industriel

PROPOS RECUEILLIS PAR HUGO LEROUX
Plusieurs projets territoriaux d'envergure ont propulsé sur le devant de la scène l'écologie industrielle, qui repose sur l'intensification des échanges de matière et d'énergie entre industriels voisins. Spécialiste de cette discipline émergente, Suren Erkman en présente les outils.

- De l'estuaire de la Seine au port de Rotterdam en passant par Le Havre, de plus en plus de projets d'aménagements du territoire font référence à l'écologie industrielle. Les entreprises ont-elles intérêt à s'intéresser à cette approche ?

L'écologie industrielle propose de repenser le système industriel dans un cadre global, pour mieux intégrer les différentes activités au sein de leur environnement, créer des synergies entre elles, et limiter leur impact. Dans un contexte de pression sur l'accès aux ressources, de durcissement des contraintes réglementaires environnementales et d'explosion du prix des matières premières, elle représente un choix stratégique judicieux.

- Comment met-on en pratique l'écologie industrielle ?

En deux temps. D'abord, il faut cartographier les échanges de matière et d'énergie à l'échelle d'une filiale ou d'un territoire, pour dégager les synergies possibles entre des besoins et des sources de déchets ou de sous-produits. Pour établir cette cartographie, des outils de type analyse de cycle de vie (ACV) peuvent faire l'affaire. Mais une analyse des flux de matière - Material Flow Analysis -, qui se concentre sur les flux physiques sans chercher à quantifier leurs impacts environnementaux, s'avère plus directe pour cet usage. Cette cartographie sert, c'est la seconde étape, à améliorer l'usage de la ressource et à construire un métabolisme industriel. Le parallèle avec les écosystèmes n'est pas anodin. Ceux-ci montrent que de fortes synergies locales permettent de créer un réseau résilient, c'est-à-dire moins fragile face aux pénuries extérieures.

- Que faire lorsque les déchets produits dans un secteur géographique ne correspondent pas aux besoins des industriels qui y sont implantés ?

Dans certains cas, il faut rééquilibrer la diète des systèmes industriels. Comme certains humains mangent trop gras ou trop salé, certains territoires vivent au-dessus de leurs moyens énergétiques. Le travail d'un diététicien industriel, si j'ose dire, serait d'analyser les forces et faiblesses d'un territoire pour réduire les consommations qui ne cadrent pas avec ses ressources propres. Mais ce déséquilibre entre offre et demande représente au contraire, dans d'autres cas, une opportunité d'affaires. Pour que le recyclage puisse être pratiqué à l'échelle du territoire, il faut développer des technologies de transformation des déchets, afin de les rendre conformes aux besoins des utilisateurs. Le groupe Lafarge, très concerné par la raréfaction des ressources naturelles dont il est gros consommateur en tant que cimentier, a ainsi créé une filiale appelée Industrial Ecology International. Son rôle est de détecter des gisements de déchets d'autres industries pour les réutiliser dans ses usines de cimenterie.

- Quels autres outils sont nécessaires pour passer de la vision stratégique à la construction concrète d'un écosystème industriel à l'échelle d'un territoire ?

Il faut notamment mettre au point des technologies assurant l'étanchéité des produits. Il faut limiter leur faculté à se dissiper dans l'environnement. Lorsque c'est inévitable - comme dans le cas des pesticides ou des médicaments - il faut du moins s'assurer qu'ils soient inoffensifs pour l'écosystème et l'humain. Cette démarche existe déjà dans l'écopharmacie, qui vise à substituer les médicaments source de micropolluants excrétés par les humains après absorption. On en voit aussi les prémices dans Reach. Ce règlement pousse l'industrie à abandonner les molécules dangereuses. La chimie verte a un grand rôle à jouer dans le travail de substitution, en développant des molécules biosourcées pour multiplier les alternatives.

- L'écologie industrielle conduit donc les entreprises à repenser la conception de leurs produits ?

Oui, non seulement leur conception mais aussi le modèle économique auquel ils sont associés. Il s'agit notamment de découpler profits et quantité de produits vendus, pour rendre caduques les stratégies qui accélèrent l'épuisement des ressources, comme l'obsolescence programmée. Contrairement aux adeptes de la décroissance, qui prônent une sorte de sobriété volontaire, l'écologie industrielle propose de « dématérialiser », en vendant une performance plutôt qu'un produit. Propriétaires des produits, les fournisseurs ont intérêt à les faire durer et à limiter leurs coûts d'entretien. Du même coup, ils optimisent leurs besoins en matière première et en énergie.

- Une démarche qui commence à faire des adeptes...

En effet. Dans l'industrie chimique, on voit apparaître des systèmes de facturation des entreprises sur la base de l'utilisation de produits chimiques au mètre carré, ou à la durée. Ainsi, plutôt que de vendre de la peinture à un artisan, on lui vend du mètre carré de tôle peinte. Dans les transports, Michelin a développé une offre dans laquelle il facture aux entreprises non plus des pneus, mais les kilomètres parcourus.

- Les ingénieurs sont-ils sensibles à l'écologie industrielle ?

La France, en particulier, possède une culture d'ingénieurs brillante mais très sectorielle. L'écologie industrielle s'inscrit dans une vision complémentaire, plus systémique. Il y a un réel besoin de développer une culture technologique transversale. Mais ce qui est vrai pour les ingénieurs l'est aussi pour les métiers organisationnels et économiques, qui doivent penser global pour trouver des gisements d'innovation.

SES 3 DATES

1994 Il fonde l'Institut pour la communication et l'analyse des sciences et des technologies 2005 Il crée un institut dédié aux politiques territoriales à l'université de Lausanne 2008 Il lance le cabinet Sofies

SOFIES

Sofies SA est une société de conseil en environnement et en développement régional basée sur les principes de l'écologie industrielle. Ses services s'adressent aux entreprises et aux collectivités publiques. Il accompagne des projets en Europe, mais également en Inde et en Chine.

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