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Construis-moi une grotte

Construis-moi une grotte

L'une des peintures du futur Lascaux IV en cours de finition. © JF Prevéraud

Comment faire partager au plus grand nombre un patrimoine tel que Lascaux sans endommager ce chef d’œuvre de l’art pariétal ? En faisant une réplique à l’échelle Un ! Mais c’est plus difficile à faire qu’à dire. Petit voyage à l’Ateliers de Fac-Similés du Périgord.

Lascaux est synonyme de préhistoire et d’art pariétal. En effet, cette grotte, découverte par hasard en 1940, renferme des spécimens de dessins et gravures rupestres parmi les plus beaux du monde. D’autant plus beaux, que l’entrée s’est effondrée peu de temps après leur réalisation voici 17 000 ans, maintenant une atmosphère très sèche propice à leur bonne conservation. On va vite parler de ‘‘Versailles de la préhistoire’’ ou de ‘‘Chapelle Sixtine de l’art pariétal’’, tant par la qualité artistique du décor que par son éclat. On y retrouve des aurochs, des vaches, des bisons, des chevaux, des cerfs, des bouquetins, des félins, un rhinocéros et une très rare représentation d’homme à tête d’oiseau.

Malheureusement la grotte, ouverte au public dès 1948, a rapidement souffert de la vapeur d’eau rejetée par le flot de visiteurs. L’équilibre climatique rompu, des dégradations sont constatées dès 1955. Des algues, des champignons et des dépôts de calcite commencent à recouvrir certaines œuvres. Par mesure conservatoire, l’accès de la grotte est interdit depuis 1963. Après plusieurs crises graves, on est arrivé à maîtriser et réduire la contamination depuis 2009, mais la grotte restera fermée au public et son accès très réglementé pour les scientifiques.

Un premier fac-similé en ferrociment

Comment dès lors présenter au public ces trésors de l’humanité ? Dès la fin des années 60, un premier fac-similé partiel a été construit dans une carrière proche de la grotte originelle, puis recouvert de terre pour conserver l’aspect souterrain. On a à l’époque utilisé le ferrociment pour recréer les formes et volumes. Dans cette technique, une structure en fer, approchant le relief à rendre, est recouverte d’un treillage métallique, puis reçoit une couche de béton projeté et enfin un mortier de ciment. Celui-ci est ensuite mis définitivement en forme par sculpture, puis peint d’après les relevés faits à l’époque.

Plus de 150 000 points avaient alors été relevés en 3D par stéréo-photogrammétrie par l’IGN. Plus de 2,8 km de fers à béton assemblés par 100 000 points de soudure ont été nécessaires pour créer la structure porteuse. Plus de 320 peintures ont été reproduites au millimètre près dans ce fac-similé, sous la direction de Monique Peytrat, ce qui représente environ 90 % des peintures présentes dans la grotte originelle. Elle a pour cela utilisé, comme les artistes préhistorique des pigments naturels provenant de la région, tel le bioxyde de manganèse pour le ‘‘noir de Lascaux’’.

                       
                                                   L'un des panneaux de Lascaux II,
                                          le fac-similé actuellement ouvert au public.

                                                                   © JF Prevéraud

Ouvert au public depuis 1983, ce fac-similé, connu sous le nom de Lascaux II, qui reprend essentiellement la ‘‘Salle des taureaux’’ et le ‘‘Diverticule axial’’, reçoit 260 000 visiteurs par an. Il appartient au Département de la Dordogne et est géré par la Semitour-Périgord comme une quinzaine d’autres de sites culturels et d’hébergement en Périgord. Il est complété par le Thot, un centre d’interprétation où certains panneaux décorés sont présentés et où des animations permettent de mieux comprendre le phénomène des grottes ornées et plus globalement la préhistoire. On y retrouve par exemple une salle de réalité virtuelle où déambulent lionnes des cavernes, hyènes des neiges, rhinocéros laineux, mammouths, et mégacéros.

Une grotte itinérante

Pour permettre aux habitants des contrés éloignées de profiter du patrimoine de Lascaux, la Semitour a lancé en 2003 la réalisation d’une autre réplique, démontable celle-là qui parcourt le monde, c’est Lascaux III. Pour réaliser ce nouveau facsimilé, elle a créé l’Atelier des Fac-Similés du Périgord (AFSP) qui a mis au point un process de fabrication de panneaux décorés, au relief exact, utilisant un matériau composite recouvert d’un ‘‘voile de pierre’’ d’un réalisme saisissant. Cette exposition Lascaux III est jusqu’à la fin août au Parc des Expositions de la Porte de Versailles à Paris, avant de partir pour la Suisse, puis la Corée du Sud et le Japon.

Tout d’abord pour réaliser Lascaux III, une nouvelle campagne de mesure 3D de la grotte originelle a été réalisée à l’aide de scanners lasers. Outre la position en 3D de chacun des points de la paroi, ces appareils enregistrent aussi le tracé des peintures. 250 millions de points ont ainsi été enregistrés. Chaque panneau important de la grotte a aussi fait l’objet d’un relevé photographique avec trois angles d’incidence de l’éclairage différents, afin de pouvoir restituer lors de la réalisation du fac-similé, à la fois la complexité des reliefs et la précision des traits. Plus de 3 000 photos numériques haute résolution ont ainsi été prises.

Les millions de points obtenus lors du relevé ont été traités à l’aide du logiciel Rhino pour reconstruire la forme exacte de la surface des parois. Le modèle numérique de la paroi compte 6 millions de triangles. Après avoir été mises en strates, ces données ont servi à piloter des machines de découpe par jet d’eau, qui ont taillé des profils de la paroi dans des feuilles de polystyrène de 2 à 10 mm d’épaisseur. Ces milliers de feuilles, repérées entre elles, ont ensuite été empilées et collées pour former des blocs dont l’assemblage forme un volume approchant de celui de la paroi. Chacun de ces blocs a ensuite été placé dans une fraiseuse à commande numérique qui a usiné précisément la forme de la paroi.

L’ASFP en chiffres

  • 1 directeur artistique chef de projet
  • 1 infographiste
  • 6 sculpteurs-résineurs
  • 20 peintres-plasticiens
  • 2 techniciens métalliers

 

Les plasticiens de l’AFSP ont ensuite affiné à paroi obtenue à l’aide d’un mince enduit de modelage en contrôlant leur travail en permanence grâce à la projection sur leur zone de travail des vues de la paroi originelle et à l’examen des photos stéréographiques des peintures. Ils ont ainsi créé un maître-modèle des parois de la grotte.

Ce maître-modèle, divisé en un certain nombre de panneaux, est ensuite recouvert d’un élastomère pour en prendre une empreinte exacte. L’élastomère est renforcé au dos à l’aide d’un mélange de résine et fibres de verre qui garantira la conservation de la forme lorsque l’on détachera l’élastomère du maître-modèle. On obtient ainsi un moule de la paroi.

Afin de rendre l’aspect minéral de la paroi un ‘‘voile de pierre’’ est passé à l’intérieur du moule, c’est là que réside une grande part du savoir-faire spécifique de l’AFSP, tant dans la composition du mélange que dans sa technique d’application. Le tout faisant l’objet de brevets.

                      
                                                                 Le voile de pierre.
                                                                  © JF Prevéraud

 

Cette couche minérale est ensuite recouverte d’un mélange de résine et fibres de verre dans lequel sont incluses des pièces de renfort et de liaison qui permettront de positionner les panneaux dans la structure métallique qui soutiendra l’ensemble du fac-similé.

                       
                           L'envers de l'un des panneaux de Lascaux IV montrant les pièces
                                   de renfort et de liaison ainsi que la structure support.
                                                              © JF Prevéraud

 

Reste la décoration. Tout d’abord les plasticiens appliquent des couches successives d’argiles, poudres de verre, calcaire broyé et terres naturelles pour reproduire la patine colorée de la paroi, jusqu’à obtenir un résultat identique à l’original. Ils réalisent ensuite les peintures à l’aide de pigments naturels en contrôlant en permanence leur travail à l’aide de projections photographiques.

                        
                                   Les peintres plasticiens travaillent à l'aide de projections
                                                     d'images prises dans la vraie grotte.

                                                                    © JF Prevéraud

L’AFSP, placé sous la direction de Francis Rigenbach, comporte une trentaine de personnes qui ont participé à partir de 2003 à la réalisation des 120 m² de paroi de la grotte itinérante (Lascaux III), puis en 2007 à la réalisation des 260 m² de paroi de la grotte Ekain, qui sont au musée de Zestoa (Pays Basque Espagnol), ainsi que deux panneaux de la grotte de Niaux, qui sont présentées au musée de Téberga (Espagne). Ils ont aussi contribué à la restauration du premier fac-similé en ferrociment entre 2009 et 2012.

Un facsimilé complet de Lascaux en 2016

Mais depuis 30 mois ils participent à un projet d’une toute autre envergure, Lascaux IV. En effet, désirant ouvrir à un plus large public la visite de Lascaux, les pouvoirs publics ont lancé au pied de la colline où se situe la grotte originale, la construction d’un Centre international d’art pariétal qui abritera un facsimilé complet à l’échelle Un de la grotte de Lascaux. 52 segments regroupés en 27 panneaux d’une taille moyenne de 7 m de long sur 4 m de haut sont en cours de finition à l’AFSP. Ils représentent exactement les 500 m² des parois ornées de la grotte. Ils formeront une réplique exacte de la grotte dans laquelle les visiteurs seront admis par groupes. Leur mise en place devrait commencer en septembre 2015.

                        
                              Un ensemble de panneaux de Lascaux IV en cours de finition.
                                                                    © JF Prevéraud

 

Certains panneaux ont été fabriqués en double exemplaire, ce qui permettra de disposer de 400 m² supplémentaires devant lesquels les visiteurs pourront rester en contemplation aussi longtemps qu’ils le voudront. Des salles de réalité virtuelle immersive, ainsi que des salles d’exposition viendront compléter cet ensemble qui ouvrira ses portes en juillet 2016.

Jean-François Prevéraud

Pour en savoir plus : http://www.afsp-perigord.fr/

 

Découvrez en images le travail de l’AFSP

 

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