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Comment s'organiser pour créer

- Penseur de l'innovation, Thierry Gaudin publie ce mois-ci, avec François L'Yvonnet, Le discours de la méthode créatrice*. Il y explique comment développer la créativité au sein d'une organisation. Sa méthode, présentée ici, s'inspire de celle de Descartes.

Je suis toujours surpris que l'enseignement de l'Histoire fasse tant de place aux politiciens, dont les actions ont été si souvent désastreuses, et si peu aux créateurs. Notre société a été construite par Ampère, Coulomb, Gramme, Edison (l'électricité), Santos-Dumont, Voisin, Farman (l'aviation), Niepce (la photographie), les frères Lumière (le cinéma) et non par des chefs de guerre ou des dictateurs paranoïaques.

Mais d'abord, faisons comme les artisans : commençons par ranger nos outils. Dans le tableau qui suit, je mets face-à-face les quatre principes célèbres de la méthode analytique de Descartes, et les principes miroir de la méthode créatrice

Premier principe (Gropius)

Vous transposez Descartes en l'inversant. Son premier principe : « De ne recevoir jamais aucune autre chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle » devient : « De ne recevoir aucun projet comme impossible que je ne le connusse évidemment être tel... »

On pourrait appeler cela le "principe de Gropius". Walter Gropius, architecte, ancien du Deutscher Werkbund, fut le fondateur à Weimar du Bauhaus, l'école de design allemande qui fonctionna de 1919 à 1933. Cette école, qui a fait l'objet de nombreuses publications, et même d'expositions rétrospectives, est encore considérée comme un modèle de créativité. Or, la règle qu'avait instituée Gropius était : « Si un étudiant a une idée et qu'il n'y a pas de raison évidente pour que cette idée ne soit pas réalisable, alors l'école lui fournira les moyens de la réaliser, on délibérera après de sa valeur. » C'est bien le même principe que celui que nous avons énoncé en miroir de celui de Descartes : « De ne recevoir aucun projet comme impossible que je ne le connusse évidemment être tel... »

L'accomplissement d'un projet n'est pas - n'est pas seulement - dû à sa cohérence. Il est surtout le fait de la motivation de celui qui le porte. D'où l'importance de le laisser s'exprimer. En s'exprimant, il se définit lui-même, il progresse et le projet se précise.

Une idée, c'est bien souvent une association d'idées qui passe par-dessus les cloisonnements. Elle transgresse les fiefs disciplinaires ou les territoires de métier. Cette remarque, qui peut sembler aller de soi, est souvent perdue de vue dans la mesure où les managers pensent d'abord "reproduction". Ils s'organisent en référence au passé et non en fonction de la création à venir. Or, et c'est l'objet même de notre réflexion, il est possible de s'organiser pour créer.

Deuxième principe (Santos-Dumont)

Revenons à nos principes, en particulier au deuxième de Descartes : « Diviser chacune des difficultés que j'examinais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. » C'est le moment analytique de la méthode cartésienne...

En regard, je place le second principe de la méthode créatrice : « Réunir les compétences et les motivations d'une diversité et d'une qualité suffisante pour porter le projet jusqu'à sa réalisation. » On pourrait l'appeler le principe de Santos-Dumont... Pourquoi le second principe porterait-il le nom de Santos-Dumont ? Dans un petit livre qu'il a publié en 1903, intitulé Dans l'air, Santos-Dumont raconte comment il est arrivé à réaliser sa passion : voler. Après avoir fait le tour des "spécialistes" de l'aérostation qui lui proposaient des constructions classiques et coûteuses, en dégageant leur responsabilité en cas de problème, il s'est découragé. Puis un jour, par hasard, il a rencontré deux compères, Machuron et Lachambre, des mécaniciens qui n'avaient jamais fabriqué de ballon. Au vu des plans, ils ont jugé le projet réalisable, et pour un prix deux fois moindre. Enthousiasmés, les trois partenaires ne se sont plus quittés...

Belle histoire, en effet... Mais, ici, il y a plus qu'une réunion de compétences, presque une union... Un être collectif à plusieurs têtes... Machuron et Lachambre assistaient à tous les envols, se précipitaient pour réparer le dirigeable (le n° 6 se plia en deux), tremblaient de le voir suspendu à des "cordes à piano"...

Certains individus passent pour être des créatifs. Ils ont, en effet, une fécondité exceptionnelle. Mais, en regardant de plus près, on s'aperçoit qu'ils ne sont pas seuls. Que ce soit par l'écriture, la peinture ou la musique, ils créent en s'adressant à quelqu'un, ou au souvenir de quelqu'un, ou à l'image de quelqu'un ou d'un groupe.

La création d'un objet est en même temps création d'une conscience, d'un sujet. Les Impressionnistes, les Surréalistes, le groupe Bourbaki en mathématiques sont autant de sujets collectifs porteurs de créations qui les construisent. C'étaient des sujets immatériels dont il ne nous reste aujourd'hui que les sous-produits matériels.

Troisième principe (Alberoni)

Le troisième principe de Descartes invite à « conduire par ordre ses pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu, comme par degrés dans la connaissance des plus composés, en supposant même de l'ordre dans ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres... »

Francesco Alberoni a décrit "l'état naissant" du processus créateur. Les amoureux, en quelque sorte, font un enfant en esprit, fait de projets poétiques, bien avant de faire un enfant de chair. Si on leur demande : « Que voulez-vous exactement ?", ils ne peuvent répondre, car l'adjectif "exactement" ne correspond aucunement à ce qu'ils ressentent. Leur univers est lumineux, mais flou, imprécis. D'autre part : « Tomber amoureux ne correspond pas au désir d'aimer une personne belle ou intéressante ; mais à celui de reconstruire la société, de voir le monde d'un oeil nouveau... » C'est donc en référence à ce mouvement re-créateur, au passage d'un état motivé mais encore confus à la construction progressive que la référence à Alberoni me paraît juste. Le travail re-créateur, qui commence par les choses confuses, ne consiste pas seulement à dire ce que d'habitude on ne dit pas. Il consiste à provoquer un retour aux fondements.

L'innovation révèle les résistances. Néanmoins, entre les résistances, il y a toujours des interstices, des espaces dans lesquels l'innovation peut s'insinuer. Si l'on ne présuppose pas l'existence de ces ouvertures, on n'avance jamais, on se cogne contre les résistances, on n'arrive pas à construire des "alliés". Les "alliés" existent dès lors qu'ils ont vécu "l'état naissant" au sens d'Alberoni. S'ils expérimentent l'état naissant, ils deviennent des forces de transformation. L'état naissant est, en effet, irrésistible, puisqu'il est l'essence même de la vie ! C'est ce qu'illustre le film de Peter Weir Le Cercle des poètes disparus. C'est ce que Gropius avait réussi à faire au Bauhaus.

Quatrième principe (Ishikawa)

Il y a enfin la quatrième règle de la méthode créatrice que vous mettez en regard du quatrième précepte cartésien : « Faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre. »

La méthode créatrice énonce en ces termes le "principe miroir" : « Faire en sorte que s'exerce partout une vigilance si assidue que je fusse assuré du progrès constant de la qualité de l'exécution. » Je l'appellerai principe d'Ishikawa, en mémoire de cet expert japonais qui inventa, après la Seconde Guerre mondiale, les "cercles de qualité". L'idée d'Ishikawa est plus profonde qu'il n'y paraît. Alors que les consultants américains apportaient des protocoles statistiques, il posa la question du sujet : « Qui lit les résultats de mesure ? », « Qui en tire les conséquences ? » Autrement dit, comment organiser la vigilance ? Dès lors, les réponses venaient naturellement : un travail régulier en petits groupes aussi près que possible du niveau d'exécution, de sorte que l'information n'ait pas à remonter au-dessus du niveau où elle peut être sans délai traduite en action. La connaissance est la tâche d'une multitude de sujets collectifs vivants, à qui l'on fait confiance et que l'on reconnaît comme dépositaires de conscience.

On peut imaginer l'innovation à la manière des poupées russes : la gestation dans un petit groupe, ce petit groupe devient porteur, la gestation passe alors à l'étage supérieur, celui de l'entreprise, puis encore au-dessus, à celui marché si c'est un produit nouveau.

Ce cycle de gestation a toujours à peu près les mêmes phases, mais chaque fois il faut l'accompagner jusqu'à la phase suivante, sinon il ne restera qu'un souvenir dans l'esprit de ceux qui n'ont vécu que quelques séances où l'état naissant s'est manifesté. En outre, ce dernier principe introduit aussi une dimension nouvelle. Celle de la recherche de la perfection. La perfection est inaccessible, sans doute, mais en cherchant constamment à s'en approcher, par un travail persévérant, c'est le sujet qui se perfectionne lui-même...

La méthode cartésienne serait-elle caduque (en admettant qu'elle fut jamais féconde. Pensons au « Descartes, inutile et incertain » de Pascal ...) ? Ce vis-à-vis des deux méthodes ne veut pas dire que celle de Descartes soit à rejeter. Elle est nécessaire mais non suffisante, ce qui explique le commentaire désabusé de Pascal. Il y a deux volets : le rationalisme cartésien et la rationalité créatrice.

« DESCARTES, NÉCESSAIRE... MAIS PAS SUFFISANT. »

Méthode analytique

- Le premier [principe] était de ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle. C'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement en mon esprit que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. - Le second de diviser chacune des difficultés que j'examinais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. - Le troisième de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu, comme par degrés dans la connaissance des plus composés, en supposant même de l'ordre dans ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. - Et le dernier de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre.

Méthode créatrice

Le premier de ne recevoir aucun projet comme impossible que je ne le connusse évidemment être tel. C'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus dans mes objections que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement en mon esprit que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. - Le second de réunir les compétences et les motivations d'une diversité et d'une qualité suffisante pour porter le projet jusqu'à sa réalisation. - Le troisième de conduire par ordre le travail re-créateur, en commençant par les propositions les plus variées pour monter peu à peu, comme par degrés, dans l'exigence et la cohérence du projet, en ménageant des épreuves qui les confrontent à la demande extérieure. - Et le dernier de faire en sorte que s'exerce partout une vigilance si assidue que je fusse assuré du progrès constant de la qualité de l'exécution.

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