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C’est pas nouveau, quoique !

Chevaliers et bombardes : la technologie au service de l’artillerie

Jean-François Preveraud
Chevaliers et bombardes : la technologie au service de l’artillerie

Une construction modulaire pour palier les limites de la métallurgie

© © JF Prevéraud

La technologie est toujours à la limite de l’idée novatrice et des possibilités de réalisation technique à un moment donné. Et le phénomène n’est pas nouveau ! Prenons l’exemple des prémices de l’artillerie.

24 octobre 1415, les champs boueux au pied de la colline boisée d’Azincourt vont être le tombeau de la cavalerie lourde de l’armée féodale du roi de France, terrassée par les archers anglais. Le fameux ‘‘long bow’’, un arc puissant ayant une force de près de 200 livres pouvant tirer 12 à 14 flèches par minute et transpercer une armure à 100 mètres, avait eu raison de la cavalerie lourde. Les armes de jet avaient prouvé leur efficacité face aux armes de mêlée en les annihilant à distance. Cette mémorable défaite de la Guerre de Cent Ans, outre la décimation de la noblesse française, va bouleverser les doctrines militaires et faire progresser la technologie.

La naissance de l’artillerie à poudre

A cette époque, les armées disposent d’armes de jet individuelles (arcs, arbalètes…) et collectives (balistes, catapultes, onagres, trébuchets…) essentiellement utilisées lors des sièges, du fait de temps de mise en place lié à leur masse. Des équipements directement issus de l’Antiquité.

A la recherche d’armes plus puissantes que l’artillerie névrobalistique, les ingénieurs militaires vont alors commencer à utiliser une nouveauté technologique venue de Chine : l’artillerie à poudre. L’énergie propulsive n’est plus fournie par un ressort ou un contrepoids, mais par expansion rapide des gaz d’une explosion dans un tube dont la seule ouverture est obturée par un boulet. Les premiers exemples d’utilisation sur des couleuvrines remontent à 1320, mais ces armes légères sont alors anecdotiques. Il faudra attendre l’apparition des bombardes capables de tirer des boulets en pierre dévastateurs pour les fortifications pour parler d’artillerie moderne.

Surmonter les défis technologiques

Si le principe des bombardes est simple, il se heurte à plusieurs défis technologiques. La métallurgie de l’époque ne sait pas produire de gros blocs de fer homogènes, de plus on ne sait pas percer de gros diamètres sur de grandes longueurs. Pour contourner ces contraintes de fabrication, les ingénieurs de l’époque vont mettre au point une technologie de fabrication directement issue de la tonnellerie. La bombarde ne sera pas monolithique, mais constituée d’un ensemble de pièces savamment ajustées.

La partie arrière ou culasse est constituée d’un gros bloc de fer de forme cylindrique percé d’une lumière qui servira à la mise à feu de la charge de poudre. La partie avant de la culasse comporte une large rainure cylindrique. Dans cette rainure vont venir se placer les languettes de longues barres de fer forgé. Chacune de ces barres est ajustée à ses voisines à la manière des douelles de tonneau pour former un tube cylindrique, la volée. Ces barres et leurs ancrages sur la culasse sont maintenus solidaires grâce à des frettes circulaires, préalablement chauffées, puis enfilées sur la volée. Les bombardes ainsi obtenues peuvent être énormes. Le Duc de Brabant fera ainsi réaliser une bombarde de plus de 35 tonnes en 1411, mais les plus courantes pèsent de 1 à 3 tonnes.

             
                     L'intérieur de la volée d'une bombarde
                montrant l'assemblage des barres de fer forgé.
                                        © JF Prevéraud

D’autres procédés de fabrication seront aussi utilisés, tel l’enroulement à spires jointives d’un ressort de section carrée sur un mandrin en bois dur, le tout étant maintenu en place par l’enroulement en surface d’un autre ressort similaire, mais en sens contraire.

Vers une ‘‘assurance qualité’’

De tels modes de construction rendaient l’usage des bombardes aussi risqué pour leurs utilisateurs que pour leurs ennemis car les éclatements étaient courants. Les ouvrages de l’époque parlent quand même de ‘‘qualité’’ car chaque bombarde devait être essayée 8 fois sans incident devant son futur acquéreur et était garantie pour 400 coups. D’où la célèbre expression ‘‘Faire les 400 coups’’.

             
               Une conception et des usages déjà bien codifiés
                                       © JF Prevéraud

Notons qu’à cette époque existaient déjà des manuels techniques issus de l’expérimentation, permettant de déterminer la charge de poudre nécessaire en fonction de la distance à atteindre et de l’effet d’impact souhaité. Mais tout était relatif car les boulets étaient en pierre, taillés dans les roches disponibles sur le lieu d’utilisation. Outre l’effet de disparité d’un projectile à l’autre, vu leur mode de production manuel unitaire, l’effet d’un boulet en granite ne peut donc être le même que celui d’un boulet en calcaire.

Du fer forgé au bronze

La défaite d’Azincourt va avoir pour effet de favoriser le développement de l’artillerie de campagne à poudre. Ainsi en Bourgogne vers 1445 une série d’essais va permettre la rédaction du Livre d’artillerie et la mise au point de la boîte à poudre mobile de Veuglaire, qui vient prendre place dans la culasse amovible de la volée, afin d’accélérer les cadences de tir. Les ingénieurs s’intéresseront aussi aux projectiles, tout d’abord en cerclant de fer les boulets de pierre, puis en les réalisant en plomb ou en fer par moulage.

Ces développements vont permettre de fabriquer des bouches à feu de plus petit calibre qui vont pouvoir être plus facilement acheminées sur le champ de bataille. On retrouve ainsi trace de 300 pièces d’artillerie lors de la Bataille de Castillon en 1453, qui met fin à la Guerre de Cent Ans. L’usage de ces bouches à feu étant décrit dans le Livre du secret de l’art de l’artillerie et de la canonnerie.

             
                    Une bombarde tardive en bronze coulé
                                    © JF Prevéraud

C’est à peu près à cette époque, au milieu du XVe siècle, que l’on va faire appel à un nouveau matériau pour réaliser les bouches à feu, le bronze coulé, largement utilisé par les fondeurs de cloches. Outre une meilleure maîtrise des procédés de fabrication, permettant le moulage en série à partir d’un maître-modèle, le bronze supporte une plus grande déformation avant d’éclater, d’où une plus grande sûreté de fonctionnement. Le moulage va aussi permettre d’ajouter un cul de lampe avec un bouton de culasse, ainsi que des tourillons sur les côtés de la volée qui permettront la fixation sur un affut facilement mobile et le pointage en élévation pour atteindre plus facilement la cible.

L’artillerie moderne est née et ne cessera de se perfectionner.

Une histoire technologique que vous pourrez retrouver avec beaucoup de détails, et notamment des bombardes d’époque de plus de 7 tonnes, au Musée de l’Armée à l’Hôtel des Invalides à Paris lors de l’exposition Chevaliers et Bombardes 1415/1515 Azincourt/Marignan qui s’y tient jusqu’au 24 janvier 2016.

Et ça, c’est nouveau !

Jean-François Prevéraud

Pour en savoir plus : http://www.musee-armee.fr/

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