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BERNARD GUIRKINGER DIRECTEUR GÉNÉRAL ADJOINT DE SUEZ ENVIRONNEMENT

PROPOS RECUEILLIS PAR THOMAS BLOSSEVILLE redaction@industrie-technologies.com
Le smart grid est souvent associé à l'énergie. Mais en réalité il n'est pas l'apanage de l'écosystème électrique. Capteurs, compteurs communicants, sources renouvelables d'énergie... Le réseau d'eau, lui aussi, vit une profonde mutation. Chez Suez Environnement, Bernard Guirkinger coordonne l'innovation. Il esquisse les contours du futur réseau d'eau intelligent.

I.T : L'accès à l'eau est souvent cité parmi les principaux défis écologiques du siècle. À quoi faut-il s'attendre ?

Bernard Guirkinger : Le secteur de l'eau, comme tous les métiers de l'environnement, sera très fortement touché par la gestion des ressources naturelles. Les effets du changement climatique, qui se font déjà sentir, vont probablement s'accentuer. Demain, certaines zones manqueront d'eau, alors que d'autres connaîtront des pluies plus abondantes qu'aujourd'hui. Dans les deux cas, les écoulements de surface seront modifiés. De nouvelles solutions devront être proposées pour répondre à toutes les situations. Avec une priorité : préserver les ressources.

I.T : Face à ce défi climatique, quelle pourrait être la réponse technologique ?

B. G. : Elle sera de deux ordres. Là où les précipitations augmenteront, l'enjeu consistera à gérer les fortes pluies. Pour éviter les inondations et limiter la pollution du milieu naturel. Lors de son passage sur les routes, la pluie peut en effet se charger de polluants. Ces eaux sont donc à traiter. En revanche, là où les précipitations manqueront, le dessalement d'eau de mer va se développer. C'est un marché déjà en croissance de 10 % par an, au Moyen-Orient, en Europe du Sud... Autre solution face aux pénuries, le recyclage des eaux usées traitées. L'eau suit l'évolution qu'ont connue les déchets, aujourd'hui considérés comme des ressources. Demain, les eaux usées seront elles aussi réutilisées. En sortie des stations d'épuration, elles pourront, par exemple, avoir un deuxième usage, comme l'irrigation.

I.T : Cette mutation du cycle de l'eau suppose un pilotage plus fin du réseau...

B. G. : L'avenir passe clairement par le smart grid. C'est-à-dire l'intégration, dans le réseau d'eau, de fonctions de pilotage offertes par l'informatique et les télécoms. Partout, la qualité du réseau sera scrutée. Tout au long des conduites, les pertes seront traquées. Des dispositifs commencent à apparaître pour mesurer l'épaisseur des tuyaux. Le réseau sera équipé d'une multitude de capteurs. Une fuite, ce n'est ni plus ni moins qu'un filet d'eau s'échappant à travers un trou de quelques millimètres. Mais elle fait du bruit ! Pour la détecter, l'écoute électronique est plus précise que l'oreille humaine. Une autre évolution nous semble incontournable : le suivi de la qualité de l'eau. Par exemple, la mesure de la turbidité et du taux de chlore résiduel.

I.T : Quand le réseau d'eau entrera-t-il dans l'ère du smart grid ?

B. G. : Pour l'eau, le réseau intelligent est déjà une réalité. Depuis deux ans, tous les bâtiments parisiens sont équipés de la télérelève automatique. Et nous projetons l'installation de 500 000 compteurs d'eau communicants supplémentaires. Notamment pour équiper tous les foyers de l'île de Malte, en collaboration avec IBM. Nos appareils peuvent transmettre tous les quarts d'heure la consommation d'eau d'un client par e-mail ou sur son smartphone.

I.T : L'expérience du réseau électrique le prouve : le succès du smart grid passe par l'acceptation du consommateur...

B. G. : Particuliers, industriels, établissements publics... Les clients sont très demandeurs de solutions pour gérer finement leur consommation d'eau. Ils veulent être avertis des fuites. Dans le tertiaire, ils souhaitent même parfois centraliser, en une seule salle de supervision, plusieurs points de consommation.

I.T : Jusqu'où ira la synergie entre les réseaux intelligents pour l'eau et pour l'énergie ?

B. G. : Mieux protéger la planète signifie limiter la consommation d'énergie et les émissions de gaz à effet de serre. Dans le secteur de l'eau, la plupart des défis technologiques tournent autour de cet enjeu. Soit parce qu'il faut améliorer l'efficacité des procédés... soit parce que le réseau d'eau est une source potentielle d'énergie. Notre solution Degrés bleus déjà commercialisée récupère la chaleur des eaux usées pour la valoriser dans des pompes à chaleur. Dans le futur, nous irons plus loin : les stations d'épuration seront à énergie positive.

I.T : Les stations d'épuration, centrales énergétiques du futur ?

B. G. : Les eaux usées contiennent de la matière organique, qui peut être convertie en méthane. Il sera valorisé en l'injectant dans le réseau de gaz ou dans des turbines. Quelques travaux portent aussi sur l'alimentation de piles à combustible. Ces projets en sont au stade de l'industrialisation. Les procédés de production de biogaz sont aujourd'hui maîtrisés. En revanche, des interrogations subsistent, par exemple pour savoir comment optimiser le rendement énergétique de la station d'épuration à énergie positive. Une piste serait d'ajouter des déchets végétaux aux boues d'épuration. À Suez Environnement, la décision est prise de mener un essai à l'échelle industrielle à Dijon.

I.T : À quelles conditions cette nouvelle source d'énergie sera-t-elle rentable ?

B. G. : Comme toute source renouvelable, son développement dépendra du prix de l'énergie. Mais nous sommes convaincus de l'existence d'un marché, car les collectivités locales voudront investir dans la préservation de l'environnement. Le succès se jouera aussi sur la pureté du gaz produit.

I.T : À terme, comment imaginez-vous la station d'épuration ?

B. G. : Pourquoi ne pas imaginer une unité à énergie positive, mais aussi productrice de biomasse ? Les eaux usées contiennent de la matière organique, mais aussi des nutriments tels que l'azote et le phosphore qui, une fois extraits, peuvent être valorisés. Par exemple pour la production d'algues. Pour l'instant, les procédés n'en sont qu'au stade de la recherche.

I.T : Avec la montée des préoccupations écologiques, l'épuration par les plantes va-t-elle se développer ?

B. G. : Il faut distinguer l'épuration des eaux usées et le traitement des eaux de pluie. Pour les premières, le recours au végétal peut s'avérer utile en complément des procédés traditionnels. Le milieu naturel a un rôle épurateur. Les matières organiques s'y décomposent et sont consommées par les plantes. Rejeter une eau usée dans la nature ne pose pas de réel problème tant que la quantité de matière organique ne dépasse pas les capacités auto-épuratrices de l'écosystème. En milieu urbain, les stations d'épuration « industrielles » resteront indispensables. Car la concentration humaine est élevée. Pour traiter les eaux de pluie, en revanche, la tendance est plutôt au renforcement des barrières physiques, en ciblant les micropolluants. Des techniques existent, notamment avec des membranes pour l'ultrafiltration. Et probablement demain pour l'osmose inverse et la nanofiltration.

SES 3 DATES

1975 Diplômé de l'École centrale de Paris, il entre à la Lyonnaise des eaux, où il devient directeur de la région parisienne sud. 1996 Il est nommé directeur général de la Lyonnaise des eaux, après avoir occupé des postes de direction en Allemagne, Europe centrale et du Nord. 2002 Il devient PDG de la Lyonnaise des eaux et intègre le comité exécutif de Suez Environnement. Directeur général adjoint du groupe, il est en charge des métiers de l'eau, de la R et D et du développement durable.

SUEZ ENVIRONNEMENT

Issue de la Lyonnaise des eaux, Suez Environnement est spécialisée dans les métiers de l'eau et des déchets. Après la fusion entre la Lyonnaise des eaux et Suez en 2001, toutes les activités environnement sont regroupées en une seule branche. Elle est cotée en Bourse depuis 2008.

Suez Environnement parie sur les start-up

En 2010, Suez Environnement a lancé son fonds Blue Orange pour soutenir les start-up. Le groupe s'est engagé à mobiliser 50 millions d'euros sur une dizaine d'années. « Deux à trois investissements par an, autour du million d'euros à chaque fois » précise Adrien Henry, directeur général de Blue Orange. Suez Environnement proposera son soutien industriel et commercial aux heureux élus. Les secteurs ciblés : l'eau, les déchets et toutes les technologies associées (énergie, mesure, matériaux, collecte et exploitation de données...). Dans un horizon de cinq ans, tout est envisageable : montée au capital de la start-up, sortie de l'entreprise, construction d'un partenariat industriel... Pour Suez Environnement, ce fonds est un moyen d'élargir sa veille technologique, voire d'accélérer certains projets de R et D.

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