Nous suivre Industrie Techno

Aventis Pasteur met de la "Pertinence" dans ses vaccins

Thierry Mahé

Sujets relatifs :

,
- Pour mieux maîtriser la délicate fabrication des vaccins, l'entreprise généralise l'usage du logiciel de Pertinence Data Intelligence.

Le français Aventis Pasteur, numéro 1 mondial des vaccins, teste depuis deux ans l'outil Rule Maker, de Pertinence Data Intelligence. La start-up parisienne - créée en 2000 - s'est spécialisée dans des algorithmes très pointus d'analyse des procédés complexes, qui croisent analyse statistique et intelligence artificielle, et, au final, génère les règles de fonctionnement régissant le processus. L'outil a donné entière satisfaction, comme en témoigne René Labatut, directeur exécutif des technologies de production d'Aventis Pasteur : « Depuis le 15 mars, nous avons déployé le logiciel sur nos quatre sites de production et il est accessible sur un réseau de douze postes - une trentaine à terme. »

Rule Maker s'est illustré dans le diagnostic et la résolution des "problèmes de jeunesse" des moteurs d'Ariane V. Ce logiciel est devenu un grand classique dans la maintenance des moteurs d'avion, chez Air France Industrie, par exemple. Sa réussite chez Aventis Pasteur justifie la sortie d'une version dédiée aux sciences de la vie.

Rule Maker utilise l'analyse statistique multivariable pour générer qualitativement les règles de bon fonctionnement du procédé, et pour délimiter les plages de paramètres à éviter absolument, c'est-à-dire ces conjonctions de paramètres qui ont un impact catastrophique sur le process.

Le premier point est tout aussi important : Rule Maker tire partie de techniques d'intelligence artificielle pour délivrer des règles en clair, simples et explicites. Il constitue donc un système d'aide à la décision pour un technicien qualifié. La fabrication des vaccins est, d'ailleurs, l'un des procédés industriels où le contrôle humain est - et restera longtemps - de mise.

« Chez Aventis Pasteur, explique René Labatut, le logiciel sert à mieux contrôler nos "vieux" process (diphtérie, tétanos), plus capricieux que ceux conçus aujourd'hui. Et il va aussi nous permettre d'accélérer le prototypage des nouveaux procédés. »

Ce nouvel outil ne se substitue pas aux logiciels de contrôle statistique de process. Il travaille bien en amont. Et il ne fonctionne pas en temps réel - les calculs sont bien trop lourds - mais sur la base d'un historique de tests ou de mesures d'exploitation. Au final, il délivre des consignes directement utilisables par l'opérateur. Son utilisation est particulièrement précieuse lorsqu'il est question de brasser l'évolution temporelle d'un très grand nombre de variables, mais qu'il n'est pas possible de multiplier les campagnes d'essai.

Alerte et aide à la décision

Ainsi, chez Aventis Pasteur, Rule Maker a-t-il "ingurgité" les résultats d'un historique compris entre 80 et 100 lots de production. La production d'un lot variant de deux jours à trois mois selon le vaccin.

« Les procédés du vivant comme la fermentation sont complexes, ils dépendent d'une foule de données, souligne René Labatut. On n'est jamais à l'abri d'un paramètre non surveillé qui dérive en dehors des zones stables. » La fonction d'alerte de Rule Maker est plus qu'appréciable, comme son rôle d'aide à la décision pour modifier le réglage des paramètres. D'autant que la matière première n'est pas un milieu chimiquement bien identifié. Comme dans le cas de cellules support où se répliquent les virus, et, plus encore, d'organismes entiers comme les oeufs de poule, encore très utilisés pour l'élaboration de vaccins antigrippaux...

« Dans un substrat nutritif d'origine végétale ou animale, poursuit le directeur exécutif des technologies d'Aventis Pasteur, les fournisseurs ne peuvent nous garantir une variabilité nulle du taux de vitamines, de sucres, d'oligo-éléments. Au moment de tester ces matières premières, on procède par élimination, en commençant par le plus important comme la présence de métaux lourds, mais l'analyse ne sera jamais exhaustive. » René Labatut relate : « Dans un cas précis, la réglementation nous avait obligé à un changement de matière première. Le rendement était passé de sa valeur nominale de 90 à un taux de 45-55 ! » Ce rendement, en unité internationale, exprime la quantité de produits actifs générés rapportée aux quantités initiales. « Or en dessous de 50, poursuit-il, le lot est à jeter. Nous nous trouvions quasiment devant un arrêt de production. Grâce à ce logiciel, nous avons atteint un score de 110. »

L'utilisation du logiciel de Pertnince Data Intelligence permet également d'améliorer des procédés, d'obtenir sur eux de meilleures lois de comportement, de meilleures pratiques de fabrication. Ou bien de s'assurer qu'un changement dans le process ne remet pas en cause des règles établies. Ou encore de déterminer de nouvelles variables pertinentes à surveiller. « Valider ces modifications, présenter à nouveau le dossier auprès des autorités compétentes comme l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé ou la Food and Drug Administration américaine, et attendre la réponse peut prendre un ou deux ans... Ces logiciels d'aide à la décision raccourcissent les délais », précise René Labatut.

Des délais revus à la baisse

C'est surtout sur des procédés nouveaux qu'un tel logiciel va jouer son rôle et raccourcir les délais de développement. Le temps global de mise au point des process et des équipements varie de six à quinze ans ! « Nous escomptons une réduction de ce délai de l'ordre de 40 % », pronostique René Labatut.

Une large gamme de vaccins est encore produite sur des oeufs de poule, comme ceux de la grippe, de la rougeole, de la fièvre jaune, des oreillons... Pendant la période de production, une compagnie peut avoir besoin de quelque 200 000 oeufs par semaine... On imagine sans peine les aléas liés à cette culture animale, le risque d'éventuelles contaminations et la difficulté de filtrer le produit final contenant les antigènes. C'est pourquoi tous les laboratoires travaillent à des procédés alternatifs utilisant, par exemple, les recombinaisons génétiques. « Bien sûr, on évolue vers des milieux chimiquement mieux identifiés, composés d'acides aminés, de sucres, d'oxygène, prévoit René Labatut. On pourra limiter les aléas, mais sans jamais complètement les éliminer. » Les logiciels de Pertinence Data Intelligence ont un bel avenir dans l'industrie pharmaceutique.

Ce logiciel a une forte justification technologique. Et aussi un très fort impact économique. Car les procédés d'obtention de vaccins font appel à des investissements très lourds. Les firmes spécialisées ne peuvent se permettre de surinvestir, par exemple, en dupliquant les installations. Le rendement du procédé n'est pas sans conséquences sur le résultat des ventes. Comme, de plus, ce sont des processus de longue durée, on ne peut relancer une production pour rattraper l'échec éventuel du lot. On garde en mémoire la pénurie de vaccins antigrippaux qui a frappé les États-Unis, en octobre 2004, due à des lots défectueux de l'anglais Chiron. Sur 100 millions de doses attendues, 48 millions ont dû être détruites, et aucun concurrent du laboratoire pharmaceutique n'a pu suppléer cet accident industriel, faute d'avoir lancé à temps une campagne de production.

L'ENTREPRISE

Aventis Pasteur est filiale du géant pharmaceutique Sanofi Aventis. - 2,1 milliards d'euros de chiffre d'affaires - 8 500 personnes dans le monde - 1,4 milliard de doses de vaccins produits par an - 4 sites de production (le siège est lyonnais) : Marcy-l'Étoile (près de Lyon, Rhône), Swiftwater (Pennsylvanie, États-Unis), Val-de-Reuil (près de Rouen, Eure), Toronto (Ontario, Canada)

DES PROCÉDÉS PARMI LES PLUS DÉLICATS

Un vaccin, c'est... - Six à quinze ans de développement puis d'industrialisation. - Jusqu'à 1 000 variables de process à surveiller. - Une action sur la matière vivante, particulièrement sensible à de faibles variations de paramètres. Il est donc difficile de retrouver les mêmes conditions entre deux lots de production. - Une traçabilité draconnienne, obligeant à rester confiné dans les domaines de valeurs des paramètres, déclarés à son homologation. - Des équipements, fort coûteux, pouvant difficilement être surdimensionnés. - Un chiffre d'affaires généré de plusieurs dizaines de millions d'euros annuel.

DES RÉSULTATS INOUÏS

Le logiciel Rule Maker a déjà fait ses preuves... - Un rendement qui s'était effondré, suite à un changement de matière première, de 90 à 45 est remonté à... 110 ! - Une telle récupération, qui demandait trois à quatre mois avant d'être réglée, a été obtenue en moins d'un mois. - Le temps de développement d'un nouveau vaccin pourra être réduit jusqu'à 40 %. - Le taux d'échec d'une production atteint typiquement 2 à 3 %. Grâce à l'utilisation de Rule Maker, il devrait être inférieur à 1 %.

vous lisez un article d'Industries & Technologies N°0867

Découvrir les articles de ce numéro Consultez les archives 2005 d'Industries & Technologies

Bienvenue !

Vous êtes désormais inscrits. Vous recevrez prochainement notre newsletter hebdomadaire Industrie & Technologies

Nous vous recommandons

Les capteurs enterrent la hache de guerre

Les capteurs enterrent la hache de guerre

Après quelques années de conflit, les deux clans soutenant les standards de configuration EDDL et FDT/DTM développent une technologie commune.EDDL[…]

Un modem sans fil pour l'industrie

Un modem sans fil pour l'industrie

Un transmetteur de pression qui mémorise ses mesures

Un transmetteur de pression qui mémorise ses mesures

La vanne se passe de tubulure

La vanne se passe de tubulure

Plus d'articles