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ASP LE LOGICIEL DEVIENT SERVICE

Thierry Mahé
Les logiciels en mode ASP, c'est-à-dire accessibles via Internet, gagnent les services achats, les départements logistiques et de plus en plus les bureaux d'études.

Débarrassez-vous définitivement de vos vieux logiciels. Jetez-les. Et, surtout, n'en achetez plus. Louez-les ! C'est ce que vous proposent les ASP (Application Service Provider, ou FAH en français pour fournisseur d'application hébergée). Ce faisant, ils ébranlent le socle sur lequel les éditeurs historiques de logiciels ont bâti leur empire. Obligeant ces derniers à composer avec cette technologie "100 % Web", qui suscite une nouvelle et rude concurrence.

L'ASP - encore appelé Software as a service, le logiciel sous forme de service - change tout : la technologie, le modèle commercial et, plus généralement, la façon même de s'approprier les outils numériques. La technologie d'abord, puisque la classique architecture client-serveur installée chez l'utilisateur fait place à une informatique centralisée, déportée chez un hébergeur. L'essor des ASP est d'ailleurs parallèle à celui des data centers (voir I&T n° 882), de vastes usines à calcul auxquelles les utilisateurs accèdent par Internet sécurisé.

Des versions hébergées même pour les ERP

Au plan commercial, le changement de paradigme est radical. On ne vend plus un produit (la licence d'un logiciel), mais un service, un droit d'usage comptabilisé à la connexion ou encore au volume de données échangées.

Surtout, l'ASP change le rapport à l'outil informatique, redonnant un sang neuf au vieux concept d'ordinateur de bureau étendu offrant la possibilité de pouvoir requérir ponctuellement des outils spécifiques, étrangers au quotidien de l'entreprise.

Les ASP sont nés à la fin des années 1990. Leur essor a été stoppé net par l'explosion de la bulle Internet. Flop le plus symptomatique de ce premier "âge d'or", le fiasco de Covisint, gigantesque plate-forme d'ingénierie collaborative de l'industrie automobile américaine, à laquelle s'étaient ralliés les européens.

Aujourd'hui, c'est Google qui a remis en vogue le modèle ASP. Tous les logiciels proposés par ce nouveau géant, qu'il s'agisse du moteur de recherche, de la messagerie, du produit de cartographie et d'outils bureautiques comme SpreadSheets (tableur)... sont en effet accessibles en mode ASP. Aucun d'entre eux ne réside sur le PC de l'utilisateur et cela ne gêne personne. Sauf Microsoft qui a bien compris la menace. Il a entrepris un formidable virage pour offrir ses logiciels de cette façon et investit des milliards de dollars pour construire ses propres data centers qui donneront accès à ses produits.

À côté de cette grande révolution c'est, plus discrètement, toute la gestion de l'entreprise qui s'est trouvée disponible sur Internet, de la simple compta pour PME (comme Zéphyr) à de petits voire moyens ERP (Enterprise Resource Planning, progiciels de gestion intégrés). Bien mieux ! Il est aujourd'hui clair qu'aucune famille applicative, aussi puissante, technique ou gloutonne soit-elle, n'est désormais à l'abri d'être absorbée par la Toile.

En matière d'informatique industrielle, les ERP constituent un bon exemple de cette mutation vers le mode hébergé, parce qu'ils sont parmi les logiciels les plus complexes, les plus coûteux, les plus structurants. Irriguant chaque service de l'entreprise, ce sont typiquement les grosses applications dont on imagine qu'elles restent "à la maison". Eh bien, ce n'est déjà plus vrai pour les petits ERP, destinés aux PME, aux professions libérales. Beaucoup fleurissent sur le Web. Comme Idylis de Vog'In, PGI Equapro d'Equation, et même une version en mode hébergé d'un classique comme Adonix de Sage Adonix.

Les ASP relation client sont largement adoptés

Les ténors de l'ERP, eux, ne sont encore que chatouillés. Pour autant, Jean-Michel Franco, en charge du marketing solutions de SAP France, relate la montée en puissance des configurations hébergées : « Le logiciel est alors géré par un tiers qui assume l'hébergement, la maintenance, la montée en version... Ce peut être un acteur de l'infogérance comme IBM ou Oxya. » Mieux, SAP dispose, depuis l'an dernier, d'outils ASP compatibles avec son ERP. Ce sont, par exemple, des outils pour la relation client et le sourcing des achats, avec enchères et procédures d'appels d'offres. Ce sont des modules, moins fortement liés au coeur de l'ERP, ouverts aux tiers. « Ils sont bien adaptés aux besoins d'une PME, ou même de la grande entreprise, dans le cadre d'un projet tactique », indique Jean-Michel Franco, qui s'empresse toutefois de préciser, « lorsque le besoin d'intégration se fait trop fort, nous conseillons à nos clients de revenir à une solution classique. Car, au-delà de trois ans, la solution interne devient moins coûteuse que la solution hébergée. »

Oracle suit une stratégie semblable avec son module de la relation client Peoplesoft Entreprise CRM 9 ouvert aux standards du Net. Surtout, Oracle a investi dans la société NetSuite pour lancer, dès 2002, une application de relation avec la clientèle, de gestion intégrée et de commerce électronique pour les PME. NetSuite fait l'objet de contrats avec plus de 7 500 entreprises.

D'autres domaines comme celui de la relation client sont déjà totalement tombés dans la Toile. Il suffit de citer l'américain Salesforce qui, en quatre ans, a conquis le leadership mondial. Obligeant les champions du domaine, comme Siebel, à se doter d'une offre ASP - par l'achat de Upshot Corp. Il est vrai, l'accès Internet sécurisé colle au mieux aux besoins d'un directeur marketing, d'un responsable des ventes et de son équipe commerciale souvent nomade. Quant au coût, il est de 1 050 euros par an pour cinq utilisateurs.

De même, la grande distribution a fait un accueil triomphal au mode hébergé. Ainsi l'éditeur Trace One, qui propose des applications collaboratives en mode SaaS (Software as a service) pour la gestion logistique des grandes enseignes. Il fait un malheur ! Auchan, Carrefour, Casino... collaborent en ligne avec 600 industriels gérant plus de 700 usines. 12 000 dossiers de spécifications sont hébergés par Trace One.

Quels sont les vrais atouts du mode ASP ? En premier lieu, la disponibilité du service - puisque l'entreprise cliente n'a plus à assumer ni maintenance ni mise à jour du logiciel. Et également la rapidité de mise en oeuvre : un service ASP est opérationnel dans les 24 heures après abonnement.

La solution coûte-t-elle moins cher ? Pour une PME, oui. C'est moins vrai d'une grosse configuration où, d'ailleurs, la technologie Internet peut coexister avec un système de licences logicielles. Comme le fait le géant SAP, qui livre de plus en plus d'applications en mode "hébergé". Idem de Siveco (GMAO industrielle) qui propose le mode ASP (logiciel Coswin) en facturant licence et frais d'hébergement.

Pourtant fervent des ASP, Olivier Pochard, dirigeant de Boost (une société de service à l'hébergement et la mise en ligne de petits ERP) confie : « On ne vend pas un ASP en disant : c'est moins cher. Car une licence logicielle peut être évolutive, locative, faire l'objet d'un financement étalé. C'est évidemment la qualité de service que l'on met en avant. »

Un référentiel sûr et globalement moins cher

En réalité, les applications ASP sont en première ligne chaque fois que de nombreux métiers et acteurs communiquent incessamment. C'est vrai des logiciels de gestion de maintenance. Le français Site Alpha, spécialiste de la maintenance tertiaire (grands magasins, bureaux, entrepôts...), équipe ainsi en ASP la moitié de ses sites clients. Partenaire de deux data centers (IBM en France et MCI au Canada), le groupe gère plus de 2 millions de mètres carrés en mode hébergé. Plus de 3 000 personnes disposent d'une connexion aux deux logiciels maisons, SAM (GMAO) et Suite FM (Facility Management). Jean-Baptiste Dumont, directeur général, souligne : « Nos clients ne sont pas très informatisés et surtout l'immobilier implique sociétés immobilières, de maintenance, Property managers, sous-traitants... Le mode hébergé fidélise tout ce monde autour d'un référentiel sûr et globalement moins cher. »

De même Siveco, ténor de la GMAO industrielle (logiciel Coswin, 2 000 sites mondiaux), se fait l'avocat du mode ASP. Philippe Karampournis, responsable commercial explique : « Le maître d'ouvrage veut que de nombreux clients accèdent à sa GMAO, mais pas sur son réseau local. Le Web constitue un terrain neutre et sécurisé. » Pour lui, « les solutions de GMAO en mode client-serveur sont en voie de disparition ».

Ce rôle phare de l'ASP, dès qu'il convient d'animer une communauté, explique aussi sa pénétration dans les plates-formes de sourcing et d'approvisionnement.

Les ASP infiltrent petit à petit tous les secteurs

Témoin, l'entreprise suisse SourcingParts.com. Laquelle vient de fusionner avec l'américain MFG.com pour constituer le numéro un mondial des places de marché dédiées à l'industrie manufacturière. Cinq milliards d'euros d'achat ont transité l'an dernier par l'un et l'autre service Internet.

Communautés encore, lorsqu'il s'agit d'ingénierie coopérative. Covisint est mort ? Vive SupplyOn ! La plate-forme de l'automobile allemande devrait relier 30 000 entreprises, de l'équipementier aux sous-traitants, dans plus de 70 pays. Le nombre de sites industriels connectés augmente jusqu'à 2 000 chaque année. L'échec de Covisint, son rival américain, s'expliquait par la difficulté qu'ont les constructeurs à mutualiser des outils et des ressources, alors que cette démarche est plus naturelle aux équipementiers. SupplyOn ne se contente pas de l'échange de plans et d'informations techniques, mais gère en totalité la chaîne logistique et la démarche qualité, en particulier autour de la méthodologie APQP (Advanced product quality planning).

Communautés toujours, lorsqu'il convient de synchroniser les très complexes mouvements d'entrepôts. Les gros progiciels de gestion d'entrepôts sont multisites et multiclients et tissent de fait un réseau serré d'entreprises. La société champenoise Creasoft51 a développé sa solution de gestion des stocks en ligne (e-stocknet) dès 2001, et réalise ainsi aujourd'hui 100 % de son activité. Elle compte 120 clients. Jean-François Serra, son PDG, met en avant la fiabilité d'un tel système et la disponibilité temps réel des informations. Mais l'argument clé est le coût : au-delà de 30 000 pages consultées par un client, le prix de l'abonnement n'est plus que de 1 euro pour 200 pages.

Les leaders mondiaux de la gestion d'entrepôts ont ou vont basculer sur le Web. Ainsi, RedPrairie dispose de la plus grosse base installée de progiciels d'entrepôts en Europe (produit DLX Warehouse). Toutes les fonctionnalités de ce logiciel sont accessibles sur le Web depuis 2003. Jean-Michel Hamard, responsable de la filiale française, précise : « Le Web s'impose mais pas forcément sous forme d'un extranet : une grosse entreprise peut vouloir garder sa solution en interne. »

Mieux, les ASP s'infiltrent progressivement dans un domaine qui semblait, il y a peu, hors de portée d'Internet : le calcul, la CAO et le PLM - voir dossier CAO p. 75.

Car là encore, le Web est une fantastique passerelle entre le donneur d'ordres et ses sous-traitants.

POURQUOI UTILISER LES ASP ?

Atouts - Payer l'application à l'usage, sans engagement ni budget conséquent. - Gagner du temps sur la prise en main et le déploiement du logiciel. - Fédérer une communauté professionnelle autour d'un réseau neutre. - Faire l'économie de toute maintenance informatique. - Sécuriser les échanges et les données (protocole HTTPS). Freins - Les grosses applications très techniques ne sont pas encore disponibles sur le Web. - L'interface utilisateur est évidemment limitée par l'aspect des pages HTML. - Les transferts de données sont limités en bande passante. - Il demeure des réticences d'ordre psychologique à délocaliser ses données, comme à traiter avec un fournisseur « qu'on ne voit pas ».

LES "BONS CLIENTS" DE L'INFORMATIQUE ASP

- Le "Démuni" Dirigeant d'une très petite entreprise, voire simple particulier, il trouve le moyen, dans le mode ASP, d'alléger le coût et la maintenance de son informatique, d'exploiter des logiciels coûteux sans investir, et de sécuriser ses données. - Le "Précurseur" C'est un cadre, ingénieur, friand des technologies de rupture, autonome dans la prise de décision. Il va chercher les outils de productivité là où ils sont, et s'en fait volontiers prescripteur. - Le "Calculateur" Gestionnaire sans état d'âme d'une grande entreprise. Pour lui, le choix éventuel de l'ASP est le fruit d'une simulation financière. - Le "Nomade" Travailleur itinérant, il tire un fantastique parti des ASP en restant 100 % en prise avec le système d'information de son entreprise.

SUPPLYON : 10 000 CLIENTS ET 30 000 UTILISATEURS !

L'industrie automobile allemande impose au monde sa plate-forme d'ingénierie collaborative sur Internet, SupplyOn. Fondée en 2000 à l'initiative des grands équipementiers allemands, dont Bosch, Siemens, Continental, INA Schaeffler, ZF et de l'inévitable géant du logiciel SAP, ce service couvre la totalité de la chaîne logistique automobile : sourcing, travail collaboratif, gestion des documents, évaluation des fournisseurs, EDI... Jacques Le Dosseur, représentant SupplyOn en France, précise : « Nous allons vers un élargissement de la plate-forme, vers l'industrie manufacturière en général comme vers l'aéronautique. »

PRATIQUE

- L'ASP Forum (www.aspforum -france.org), que dirige Pierre-José Billote, se tiendra le 25 janvier 2007 à la Bourse du commerce à Paris. - La lettre mensuelle des ASP (en français) : www.myaspnews.net/

LES FOURNISSEURS TYPES DE LOGICIELS EN ASP

- Le "Challenger" Pour pénétrer un marché verrouillé par des acteurs historiques, fonctionnant sur la vente de licences, de petits éditeurs jouent la carte de la rupture : ils offrent leur produits en ASP. La démarche commerciale est simplifiée et les revenus immédiats. De plus, un logiciel en ASP peut évoluer très vite et être très rapidement débogué. - Le "Leader" Il est évidemment "agrippé" au modèle commercial des licences. Mais il peut fort bien ajouter une offre ASP à son catalogue. Le produit ASP est alors conçu comme un produit d'appel. Soit, c'est une version "dégradée", soit ce sont quelques modules du gros progiciel. Dans les deux cas, l'éditeur compte bien ramener le client dans un système classique de licence. - Le "Bon Samaritain" Ce peut être une fédération professionnelle, un centre technique, un pôle régional d'expertise... Il conclut un accord particulier avec l'éditeur lui permettant, pour le prix d'une licence spéciale, de "wébéifier" ce logiciel et de le mutualiser auprès d'une population de petits industriels qui, autrement, n'en feraient sans doute pas l'acquisition.

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