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Article : "Rencontre avec Joëlle Gauthier, directrice de la recherche et de l'innovation chez Alcatel" (page 28)

L'avantage d'Internet c'est que l'espace n'y est pas compté. Voici donc la version longue de l'article «Le logiciel, plus des deux tiers de notre activité de R&D », parue dans le n°852

Industrie & Technologies. Avec Internet et les mobiles, les télécoms ont connu une évolution fulgurante. Comment la R&D suit-elle cette mutation ?

Joëlle Gauthier. Le but de la recherche n'est pas de suivre mais d'anticiper et d'être précurseur à l'innovation. Par exemple, notre pôle recherche a été la première entité en interne à travailler sur le téléphone mobile de troisième génération, autrement appelé UMTS. Certains fruits de ces recherches, démarrées il y a trois ans, se trouvent maintenant dans des produits.

On travaille aujourd'hui sur la génération d'après dont les produits verront probablement le jour à l'horizon 2006-2007. Nous cherchons à faire passer toujours plus d'information, puisque l'un des grands domaines pour demain au niveau des mobiles est par exemple de passer de la vidéo de bonne qualité et de donner un accès au Web beaucoup plus performant et plus facile que ce qu'on a aujourd'hui.

Nous cherchons à anticiper les technologies susceptibles de résoudre un certain nombre de problèmes. Sur la partie Internet et les données, on constate qu'Internet s'est beaucoup développé. Mais les réseaux des opérateurs restent toujours cloisonnés entre un réseau optimisé pour la voix et un réseau de type Internet pour les données. Car un réseau de type Internet a énormément de qualité mais a aussi le défaut d'être peu prévisible et peu fiable. Comment l'accélérer, l'optimiser et améliorer les protocoles, liés par exemple à Internet et IP, pour les rendre plus robustes ? Voici le type de reflexion que l'on mène.

Autre axe de travail important, périphérique à l'Internet et aux mobiles: les services à valeur ajoutée. Le gros problème de nos clients que sont les opérateurs télécoms est aujourd'hui de créer de nouveaux services afin de générer des nouveaux revenus. Car le prix du même volume d'information transporté a tendance à baisser. Dans les mobiles, il y a déjà beaucoup de services : messagerie SMS, MMS ...etc. On travaille beaucoup sur la façon de rendre le mobile plus interactif, envoyer des informations en fonction de votre profil ou de l'endroit où vous vous trouvez.

Dans le résidentiel, comment avoir de l'interactivité, comment lorsque vous regardez un match de football être capable de démarrer une connexion à travers le téléviseur pour échanger de l'information ou donner un avis ? Depuis 18 mois, le pourcentage de nos chercheurs travaillant sur les services tend à croître.

Dans les entreprises, le problème est différent. C'est une question de productivité qui se pose. Aujourd'hui, vous êtes harcelés par le téléphone, le mobile, les e-mails. La question est de savoir comment adapter la communication en fonction de vos besoins, de votre sélection, du type de ligne que vous utilisez ou de l'endroit où vous vous trouvez. Comment le réseau peut s'adapter automatiquement selon que vous êtes à la maison avec une ligne téléphonique, en entreprise avec une liaison haut débit ou en déplacement avec du sans fil ? On travaille sur ce genre de problèmes dans l'objectif d'augmenter la productivité.

I.T : Dans quelle mesure le passage au tout numérique impacte-t-il votre travail ?

J.G : Dans les télécoms, il y a longtemps que le passage au numérique à eu lieu, même s'il reste encore quelques éléments analogiques dans les réseaux de certains opérateurs. En revanche, ce n'était pas le cas jusqu'à présent en vidéo et en son. Le fait que d'autres médias passent maintenant de façon massive au numérique favorise la convergence de ces différentes technologies.

Avec le numérique, le transfert de contenu devient indépendant du type de réseau.  On ne voit plus si c'est de la voix, de la vidéo ou des données, même s'il y a des contraintes spécifiques à chaque type de trafic. La voix a typiquement besoin de très peu de débit mais d'un très bon temps de réponse. Si vous n'entendez pas votre correspondant au bout d'une seconde, vous raccrochez. Dans le domaine des données, vous avez besoin de plus de capacité mais la communication peut être asynchrone. Dans la vidéo, on retrouve à la fois les contraintes du monde voix et des données.

Il y a aussi un problème de coût. Le prix est à moduler en fonction de la qualité de service exigée par le client. Le réseau doit s'adapter à la qualité de service demandée par chaque application.

La convergence nécessite des solutions complexes. Il y a certaines choses que nous faisons dans les programmes européens. Avec Internet, le mobile, le sans fil, le téléphone, on a un ensemble complexe de communication avec d'énormes problèmes de sécurité.

Nous cherchons également comment aider le fournisseur de services à baisser ses coûts opérationnels (car envoyer un technicien coûte cher) en lui permettant de configurer et diagnostiquer à distance.

Décodeur numérique, Internet, console de jeux, PC, mobile... Le tout constitue un ensemble complexe de communication à la maison. Comment le rendre plus simple ? Comment se mettre d'accord sur des protocoles de communication entre ces matériels et le réseau de façon à ce que l'opérateur puisse effectuer certaines actions à distance, de la configuration, de la facturation ou du diagnostic ? Ce travail se fait avec d'autres acteurs. La R&D télécom est de moins en moins isolée dans son coin. Elle est de plus en plus liée à des domaines connexes comme le cinéma, la télévision, la distribution de contenu (musique, films, jeux...). L'objectif est de définir des solutions de bout en bout. Aujourd'hui, chaque acteur maîtrise une partie du puzzle. Il est illusoire de penser pouvoir tout faire tout seul. 

I.T : Quand vous parlez des services, on quitte le domaine du matériel pour entrer dans celui du logiciel. Comment se répartit votre activité entre les deux ?

J.G : Depuis quelques années, le logiciel représente chez Alcatel plus de 70 % de l'activité R&D. Quand nous développons un système complet de communication qu'il soit un commutateur public, un routeur Internet ou un système voix données pour entreprise, les trois quarts du travail c'est du logiciel et de l'intégration. Le matériel ne représente qu'une petite partie.

Le produit est de plus en plus une plateforme logiciel, voire du logiciel standard dans les trois quarts du temps.  Un gros PABX d'entreprise contient plus de 10 millions de lignes de code. Quand vous paramétrez aujourd'hui un système télécoms, vous le faites par l'intermédiaire du logiciel. Dans une station radio GSM ou 3G par exemple, vous avez bien sûr la partie radio qui fait appel à l'électronique, mais quand vous passez d'une borne à une autre, le transfert s'effectue par logiciel. Chez l'opérateur télécoms, le logiciel sert à la configuration à distance, à l'offre de services différentiés, la gestion de réseau intelligents, la facturation de services.

Au niveau de l'électronique pure, on fait appel aux composants du marché, même si dans certains cas nous développons nos propres Asic.

Notre valeur ajoutée réside dans notre rôle de systèmier. Mais quand on est aux limites de la technologie, comme c'est le cas en optique ou en radio, on continue de travailler sur l'optimisation des performances et sur l'amélioration du ratio performances-coûts. La problématique des opérateurs est aujourd'hui plus de fournir des services à moindre coût que de passer à des vitesses supérieures. Dans les mobiles, par exemple, l'évolution vers le multimédia demande une augmentation de la bande passante et pose une problématique de fréquences radio, avec un challenge en termes de consommation électrique, capacité, rayonnements. C'est un aspect fondamental sur lequel nous continuons à travailler très fortement.

I.T : Alcatel devient alors une société informatique comme IBM ?

J.G : Non, Alcatel n'est pasune société informatique, même si  la majorité de nos chercheurs sont des informaticiens depuis longtemps. Mais il y a différents types de logiciels. Il y a des logiciels par exemple pour des bases de données, Alcatel n'est pas du tout dans ce domaine. Il y a aussi des logiciels pour les systèmes d'exploitation, Alcatel n'est pas dans ce domaine non plus.

Alcatel fait du logiciel pour ses systèmes télécoms : logiciel de communication, logiciels applicatifs,  des plates-formes de services pour les opérateurs, etc. On réfléchit sur les architectures des nos systèmes, le temps réel... et ce qui fait les fonctionnalités de nos solutions. Nous avons beaucoup d'informaticiens qui font du code, mais ils ne font pas le même code que dans une entreprise informatique.

I.T : Le logiciel ne connaît-il pas le même sort que l'électronique, avec l'évolution vers des briques standard du commerce comme on l'observe dans les mobiles ?

J.G : Je ne me prononcerai pas sur le cas des mobiles. Mais c'est déjà le cas sur certaines plateformes. C'est vrai qu'il fût un temps où Alcatel faisait tout de A à Z. C'était le cas par exemple pour les commutateurs publics où on utilisait,  il y a une dizaine d'années, des systèmes d'exploitation propriétaires faits maison. Dans les nouveaux commutateurs Internet, routeurs, ADSL, vous allez trouver des systèmes d'exploitation du commerce spécifiques. Mais ce n'est pas du Microsoft, c'est du logiciel très robuste, adapté au temps réel, basé par exemple sur Linux. Ce logiciel ne remplit toutefois qu'une partie du système. Il nous permet de monter en valeur ajoutée et d'aller plus vite dans le développement.

I.T : Mais le logiciel chez Alcatel, c'est quoi précisément ?

J.G : Nous ne faisons pas de la recherche pure sur le logiciel. Là encore, Alcatel n'est pas une société qui fait des produits informatiques. Quand sur un mobile, on vous demande de taper 1 pour tel service, 2 pour autre, c'est du développement logiciel qui est derrière cette fonction. Le logiciel n'est pas dans le terminal, mais dans le réseau pour la mise en communication.

Quand vous demandez à un votre correspondant de rester en ligne et de vous contacter dorénavant sur un autre terminal, vous faites appel aussi au logiciel. Autre exemple : un chirurgien à Paris, en salle d'opération, a besoin de consulter en temps réel par visioconférence un collègue à New York. Pour cela, l'opérateur doit pouvoir configurer son réseau à distance pour établir une liaison sécurisée de bout en bout avec la bande passante nécessaire entre les deux correspondants. Ceci se fait par l'intelligence du réseau, le logiciel.

 Quand vous interagissez avec votre téléphone ou votre PC, vous le faites en général par le clavier. Mais on peut le faire aussi par la voix ou à l'aide d'un stylet comme sur les PDA. On parle alors de multi modalité : la combinaison de différentes interfaces. Là encore c'est logiciel.

Quand vous voulez passer un service en ligne ou de la vidéo sur l'ADSL, l'opérateur doit être capable de gérer les services, de les facturer et de distribuer les revenus aux différents intervenants dans la chaîne de valeur. La facturation est un grand problème qui demande énormément de développement logiciel.

I.T : Quel est l'impact sur vos partenariats ? On voit que parmi vos 50 partenaires stratégiques de R&D figure l'INRIA, un centre de recherche en informatique. C'est étonnant, non?

J.G : Mais l'INRIA est très impliqué dans la recherche sur Internet et les télécoms. Dans ses équipes, on trouve d'excellents informaticiens et aussi mathématiciens. Nous travaillons avec eux dans beaucoup de domaines, notamment sur tout ce qui calcul, modélisation  et simulation pour nos recherches sur les systèmes optiques, les réseaux fixes ou mobiles, les solutions de gestion des réseaux Pour nous, c'est naturel, nous le faisons depuis longtemps.

I.T : Pouvez vous citer un projet européen stratégique pour Alcatel ?

J.G : Nous participons à beaucoup de programmes européens, plus d'une vingtaine. L'un des plus importants dans notre domaine est probablement le programme Muse, dont nous sommes pilote et qui regroupe dans le cadre du 6ème PCRD un grand nombre d'industriels européens comme Thomson, Philips, Nokia, Ericsson ou STMicroelectronics.

 Objectif : rendre possible la livraison de services voix - données - vidéo sur les réseaux d'accès à large bande comme l'ADSL. Aujourd'hui, cela est possible mais à faible échelle. On veut aller plus loin afin d'offrir des services plus étoffés et plus riches. Alcatel se penche tout particulièrement sur les questions de provisionnement et qualité de service.

I.T : Vous travaillez déjà sur l'après UMTS, ce qu'on appelle la 4G. En quoi consiste cette recherche ?

J.G : L'objectif du mobile 3G est de fournir plus de couverture et plus de bande passante à un coût plus bas. Beaucoup  de choses existent déjà et certains opérateurs sont en train de les déployer dans leurs réseaux.

Nos axes de recherche portent plutôt sur l'évolution de l'UMTS. On se rend compte que la plupart des opérateurs disposeront de réseaux composés de plusieurs générations de mobiles en même temps : GSM, GPRS, 3G plus du sans fil WI-Fi. Or le but de l'opérateur est de fournir un service de bout en bout quelque soit la technologie et quelque soit la génération de téléphone. D'où le besoin d'un environnement multistandard optimisé.

Autre axe de recherche important: faire en sorte que la mise à niveau des équipements du réseau puisse se faire à distance par logiciel. Nous travaillons aussi sur l'amélioration des performances de l'UMTS pour pouvoir répondre aux besoins qui ne manqueront pas de surgir dans l'avenir.

Nous effectuons également un travail en amont sur les normes. En parallèle du téléphone mobile se sont développés les réseaux radio locaux de type Wi-Fi. Mais ici il n'y a pas de mobilité ni de continuité de service puisque dès qu'on sert de zone la couverture le service s'interrompt. C'est plutôt du domaine du nomadisme avec la possibilité de se déplacer d'un point à un autre et de trouver à chaque fois un accès à large bande. Le mobile 3G et les réseaux Wi-Fi n'ont pas été pensés pour travailler ensemble. Nous travaillons sur une approche multistandard qui fédère les deux technologies.

Propos recueillis par Ridha Loukil


 

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