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Adoptez la conception écolo

THOMAS BLOSSEVILLE

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Partout dans le monde, l'écoconception s'installe durablement dans les bureaux d'études. Dès le développement d'un produit, l'anticipation de ses futurs impacts environnementaux s'impose sous l'impulsion des réglementations et de la pression des marchés. Cette pratique émergente, encore mal comprise, bouscule des habitudes bien ancrées. Elle pourrait s'avérer un vrai levier d'innovation. Tour d'horizon des enjeux à maîtriser pour l'adopter.

La frontière entre écologie et technologie disparaît peu à peu. Après les usines, le développement durable, avec l'écoconception, s'immisce dans les bureaux d'études. Pour l'industriel, il ne suffit plus de fabriquer « proprement » ses produits. Mais d'anticiper, dès leur conception, leur futur impact environnemental, depuis le choix des matières premières jusqu'à la fin de vie des produits. Révolution pour les concepteurs, cette démarche émergente s'avère, selon ses premiers adeptes, une source de créativité.

La tendance est engagée au niveau international. « La commission développement durable des Nations Unies remettra en 2011 ses propositions pour stimuler l'innovation durable et l'étiquetage environnemental des produits », signale Christian Brodhag, président du pôle écoconception de la chambre de commerce et d'industrie stéphanoise.

Déjà les réglementations fleurissent. L'an passé, la directive européenne sur l'écoconception, à l'origine destinée aux équipements consommateurs d'énergie, a été étendue à tous ceux liés à l'énergie. Comme les isolants et fenêtres dans le bâtiment. Progressivement, elle imposera des exigences environnementales idoines à chaque famille de produits.

Menez une analyse complète du cycle de vie d'un produit

« Il est toujours moins coûteux d'anticiper les réglementations que de s'y plier au dernier moment », glisse Christian Longet, consultant interne en écoconception chez Parkeon, spécialiste des équipements pour la billettique des transports et les parkings. Un avis que partage le fabricant de pompes Salmson : en prévision des futures exigences, il a réduit de 15 % la consommation électrique de sa dernière née.

Mais l'écoconception n'est pas une énième contrainte environnementale. « Ni une simple amélioration continue des produits existants. Au lieu de chercher à réduire le moindre coût, il s'agit d'orienter la conception pour réduire l'impact environnemental global du produit, sur toute sa vie », résume Roland Schell, responsable de la division matériaux et R&D du groupe d'ingénierie Ginger. Le prix du produit reste fixé par le marché. Mais une nouvelle préoccupation émerge dans les bureaux d'études : à quel stade de sa vie, mon produit aura-t-il le plus grand impact sur l'environnement ? La réponse à cette question orientera les choix technologiques.

Le défi consiste à ne pas peindre en vert un produit qui n'a pas réellement été écoconçu. Il ne suffit pas d'améliorer son efficacité énergétique, ni d'y incorporer des matières végétales. « Quand nous annonçons qu'un produit est écoconçu, nous avons mené une analyse du cycle de vie complète suivant la norme Iso 14 040 », assure Frédéric Rabier, responsable environnement de Legrand. Pour réduire l'impact de ses produits, le fabricant d'appareillages électriques utilise onze indicateurs.

Réalisez au moins deux bilans environnementaux

En se focalisant sur un seul paramètre, le risque serait de déplacer le problème sur un autre critère. « En France, l'électricité est faiblement émettrice de gaz à effet de serre. Mais, à cause des déchets radioactifs, elle n'est pas pour autant écologique. Les attentions se focalisent souvent sur l'efficacité énergétique. On peut aussi favoriser l'utilisation d'énergies renouvelables », préconise Philippe Richard, vice-président d'Alcatel-Lucent.

Pour s'assurer que vos choix technologiques iront dans le bon sens, réalisez au moins deux bilans environnementaux complets de votre produit : l'un au début de la phase de conception, avec la génération actuelle, et l'autre à la fin, avec la nouvelle gamme. En attendant l'émergence d'outils complets, l'écoconception est souvent perçue comme complexe. Elle demande en réalité à être adaptée à chaque produit avec pragmatisme. Après votre premier bilan environnemental, focalisez-vous sur les points où le produit a le plus d'impact. Traduisez les pistes d'amélioration dans le langage du bureau d'études. Pour les concepteurs, des expressions comme gaz à effet de serre ou eutrophisation doivent être explicitées en termes de poids, de consommation énergétique, de rejets...

Les grands groupes disposent généralement de spécialistes en interne. Pour les autres, passez par des experts reconnus. Pour en trouver, adressez-vous à votre fédération professionnelle. « Pour obtenir des données sur nos matériaux, le syndicat des câbliers nous a orientés vers Bureau Veritas Codde », témoigne Bernard Poisson, responsable du développement durable produits chez Silec Câble. Autres sources d'informations, l'association Orée a mis en ligne une plate-forme pour comprendre les fondamentaux de l'écoconception (http://ecoconception.oree.org). Et le Centre technique des industries mécaniques (Cetim) a mis en place une démarche simplifiée pour les PME de la filière mécanique.

Souvent négligée, la fin de vie du produit devra désormais être anticipée. Travaillez d'abord sur sa longévité. « Dans l'idéal, le produit doit être réparable pour être réintroduit sur le marché de la location », propose Guillaume Moenne Loccoz, responsable écoconception chez Neopost, fabricant de machines à affranchir. L'alternative est offerte par le recyclage, qu'il faudra anticiper par quelques règles d'or : minimiser la quantité de matières non-recyclables, homogénéiser les plastiques, éviter les inserts métalliques, réduire le nombre de vis (pour faciliter le démontage) ...

L'autre grand piège est de confondre végétal et écologique. Beaucoup raisonnent par simple substitution des ressources renouvelables aux fossiles. Le faux ami classique est le produit en plastique d'origine végétale, certes, mais jetable. Parmi les questions à se poser : où a poussé le végétal ? Avec quelle consommation d'eau et quels sont les intrants chimiques ? « Certaines ressources naturelles proviennent de pays en voie de développement. Leur utilisation peut poser des problèmes sociaux. C'est à juger au cas par cas », estime Thomas Mahias, chargé de mission écoconception à l'association Orée. Pour faciliter l'utilisation de matière végétale, l'Ademe travaille notamment avec l'Association chimie du végétal, à l'élaboration d'une analyse de cycle de vie simplifiée pour les filières d'origine végétale.

Impliquez tous les services de l'entreprise

Le jeu en vaut la chandelle. Si l'écoconception métamorphose le bureau d'études, elle offre, à la clé, une vraie valeur ajoutée sur des marchés de plus en plus concurrentiels. « Les entreprises chinoises commencent à vouloir l'intégrer comme démarche standard », prévient Xavier Vital, spécialiste du sujet chez Bureau Veritas Codde. L'atout de cette méthode : elle permet de quantifier les améliorations obtenues. « Réduire l'impact environnemental d'une usine ne parle pas aux clients. Mais d'un produit, si », explique Hervé Edouard, responsable technique et développement de Rockfon, spécialiste des plafonds acoustiques suspendus. Pour les sous-traitants, elle fournit des arguments, chiffrés et vérifiables, à destination des donneurs d'ordres. Surtout quand ceux-ci répondent à des appels d'offres incluant des critères environnementaux. Sur le plan managérial, ce chiffrage des résultats est également mobilisateur en interne. Il permet de prouver à chaque collaborateur l'intérêt de ses efforts.

Car l'écoconception est une démarche collective incluant tous les services de l'entreprise. Bureau d'études, mais aussi marketing, production, qualité... « En décloisonnant l'innovation, elle génère même des résultats inattendus », remarque Pierre-Marie Gaillot, responsable performance industrielle et durable du Cetim. Évaluer l'impact environnemental d'un produit suppose en effet de le décortiquer. « La première étape est toujours de faire un inventaire. On redécouvre à cette occasion ses produits et ses procédés de fabrication », confirme Guy Noël Sauvion, responsable de l'équipe évaluation du chimiste Rhodia.

Un exemple : Rockfon a réduit de 25 % l'épaisseur de ses panneaux pour plafond pour réduire l'impact de leur transport. Pour compenser en rigidité, il a ajouté un revêtement spécifique à l'arrière des panneaux. Résultat : « sans le vouloir, nous avons aussi amélioré leur résistance au feu », s'enthousiasme Hervé Édouard. Comme quoi l'écoconception est bel et bien source d'innovation.

AFFICHAGE

La France pourrait expérimenter l'étiquetage environnemental des biens de grande consommation en 2011.

La friteuse sans huile, un exemple d'éco-innovation

Christian Coutin Directeur chargé du développement durable de Seb

L'écoconception se généralise dans les bureaux d'études. Simple effet de mode ? C. C. : Nous disposons de quarante ans pour modifier notre modèle de société. La problématique de développement durable ne faiblira pas. Elle est marquée par trois tendances inéluctables : l'explosion démographique, une population encouragée à consommer toujours plus et une utilisation accrue de matières d'origine fossile. Face à la raréfaction des ressources, l'écoconception est l'avenir incontournable, à terme, de la conception des produits. Comment s'y mettre ? C. C. : Pour débuter, il y a des règles de base : éviter les substances chimiques dangereuses ; raisonner sur l'efficacité énergétique en distinguant consommations à l'usage et en veille ; homogénéiser les matériaux pour augmenter la recyclabilité... Les industriels ne doivent pas se faire d'illusions. L'écoconception apporte un champ de contraintes supplémentaires. Mais, en modifiant le regard porté sur les produits, elle ouvre aussi un champ inattendu d'innovations. L'écoconception a amené Seb à inventer une friteuse sans huile, devenue un succès commercial. Jusqu'où ira l'écoconception ? C. C. : Elle va se généraliser et se banaliser. Pour l'instant, tout le monde raisonne en termes d'impact sur l'environnement. Il faudra aller au-delà et penser à l'impact sur l'homme. Avec le vieillissement de la population, il faudra, par exemple, penser à la préhension des objets. On demandera ensuite aux industriels d'être plus éthiques, en s'intéressant aux conditions de travail tout au long de leur filière. Après l'écoconception, viendra, selon moi, l'ère de l'éco-socio-éthico-conception.

Les réglementations à surveiller

La directive européenne sur l'écoconception ErP, anciennement EuP, fixe des performances minimales aux appareils liés à l'énergie. Qu'ils en soient consommateurs (électroménager, éclairage...) ou non (isolants, fenêtres...). L'Europe identifie progressivement les produits concernés. Le règlement Reach vise à connaître les risques des substances chimiques. Pour les produits électriques et électroniques, la directive RoHS en restreint déjà l'emploi. Quant à celle sur les emballages, elle impose des conditions de recyclabilité et d'utilisation des substances dans les contenants. La directive VHU, pour les véhicules, et DEEE, pour les appareils électriques et électroniques, portent sur la fin de vie des produits. Dernier né, l'affichage environnemental sur les produits de grande consommation pourrait être expérimenté en France dès 2011.

« S'inspirer de la nature »

EMMANUEL DELANNOY DIRECTEUR DE L'ASSOCIATION INSPIR

« Produits éphémères, emballages superflus, gaspillages dans les procédés... Selon l'Institut Rocky Mountain, presque l'intégralité des matières premières extraites en un an par l'industrie mondiale est consumée dans les six mois. Pour ne prélever que les ressources vraiment nécessaires, il faut copier les écosystèmes naturels par une approche globale. Avec le biomimétisme, l'écoconception rendra les produits plus efficaces et plus légers. En complément, l'écologie industrielle valorisera localement les déchets, y compris la chaleur, via des synergies entre les entreprises. L'économie de fonctionnalité dissociera création de richesse et consommation de ressources. C'est le modèle de l'autopartage, qui distingue l'usage du produit de sa propriété. Enfin, l'investissement dans le capital naturel réduira les impacts sur la biodiversité. »

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