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Dossier 6 juin 1944 - Ravitailler toute une armée en carburant

6 juin 1944 - Ravitailler toute une armée en carburant

Alimenter en carburant une armée de 2 millions d'hommes et 500 000 véhicules

© DR

Afin de faire face aux énormes besoins en carburant d’une armée d’invasion fortement mécanisées, les Alliées ont dû inventer toute une logistique qui au fil des semaines a dû s’adapter aux mouvements des troupes. Du pipeline au jerrycan, en passant par le juste à temps, tout fut mis à contribution.

La Seconde Guerre Mondiale a marqué un tournant dans l’art militaire avec tout au long du conflit une mécanisation grandissante des troupes. Avec pour corolaire une consommation faramineuse de carburant et d’approvisionnements, qui allaient devenir déterminant pour l’avancée des armées alliées.

Ayant tiré la leçon de la Campagne de France de mai et juin 1940, les Alliés sont très vite arrivés à la conclusion que la logistique serait un élément crucial pour la réussite de toute opération de débarquement sur le continent européen. Aussi dès octobre 1941, lorsque Winston Churchill a demandé à Lord Mountbatten de planifier l’ouverture d’un 2e front à l’Ouest pour soulager les troupes soviétiques qui combattaient les armées du 3e Reich à l’Est, l’approvisionnement en carburant des troupes débarquées devint-il un sujet stratégique.

Mais quels allaient être les besoins ? Les spécialistes ont estimé la consommation moyenne journalière pour 50 miles parcourus à 8 US gallon pour un véhicule sur roues (jeep, camion…), à 24 US gallon pour un semi-chenillé (half-track) et à 52 US gallon pour un char. Ils ont même été jusqu’à estimer qu’il faudrait quotidiennement 2,6 US gallon de carburant par soldat débarqué.

14 000 tonnes de carburant par jour

Les contingences militaires ont fait que pour réussir l’opération Overlord, le 6 juin 1944, ce sont trois divisions aéroportées, 82e et 101e US Airbornes et 6e British Airborne, ainsi que six divisions d’infanterie (1e, 4e et 29e US, 3e et 50e British et 3e Canadienne, plus les 177 commandos français du capitaine de corvette Philippe Kieffer) aidées de blindés, qui ont pris pieds en Normandie. En tout 156 000 hommes et 20 000 véhicules de tous types ont débarqué le Jour J.

Des effectifs qui ont été immédiatement renforcés par d’autres troupes. Ainsi, le 14 juin, 17 divisions alliées auront débarqué totalisant déjà 400 000 hommes et deux mois plus tard ce sont plus de 2 000 000 de soldats de 12 nationalités qui auront transité par la Normandie, avec 440 000 véhicules. Sans compter les milliers d’avions qui ont rejoint les 50 terrains d’aviations de campagne construits dans la tête de pont en Normandie dans les semaines suivant le débarquement.

Bref, les estimations de consommation en carburant étaient de l’ordre de 7 000 tonnes/jour à J+14, 9 000 T/J à J+41 et 14 000 T/J à J+90. A titre de comparaison, la consommation quotidienne actuelle de carburant en France est de l’ordre de 100 000 T/J. On prend la mesure du défi pour l’époque.

De plus, ayant appris à leurs dépens lors du raid anglo-canadien sur Dieppe le 19 aout 1942, qu’il serait très difficile de prendre rapidement un port en eau profonde permettant de faire accoster de gros pétroliers, les Alliés se devaient de trouver des solutions innovantes.

Le kanister allemand au service des Alliés

La solution la plus simple pour le ravitaillement en carburant était que les véhicules emportent avec eux une réserve augmentant notablement leur autonomie. Ce fut le jerrycan, le ‘‘bidon allemand’’, un réservoir portable de 20 litres inventé par l’armée allemande en 1937. Copié tel quel ou modifié, le jerrycan équipa toutes les armées alliées à partir de 1941. Pratique à manipuler, il fut de toutes les batailles.

Dès le 6 juin et jusqu’à fin août, une multitude de chalands de débarquement convoyèrent ainsi près de 22 millions de jerrycan pleins sur les plages depuis la Grande-Bretagne, d’où une noria de camions GMC de 2,5 Tonnes de charge utile les emmenait dans des dépôts au plus près des véhicules des unités combattantes. Les jerrycans vides devaient ensuite être récupérés en vue d’être à nouveau remplis. Mais il fallait les trier en fonction des différents carburants transportés, puis les nettoyer, avant de finalement les remplir. D’où d’importantes manutentions très consommatrice de main d’œuvre, mais aussi en carburant pour leur transport.

De plus, ces nouveaux récipients remportèrent un véritable succès auprès des autochtones. Pleins, ils permettaient de se déplacer ou de faire du troc contre de multiples denrées, vides, ils constituaient de superbes réservoirs pour de multiples liquides. A tel point qu’ils firent l’objet d’un véritable trafic, souvent entretenu par des militaires alliés peu scrupuleux. Les logisticiens estimèrent que fin août 10 millions des 22 millions de jerrycans débarqués avaient disparu. 1 sur 2 !

Cela conduisit à une situation paradoxale, ce n’était pas le carburant qui manquait en Normandie, mais les jerrycans pour le transporter ! Face à cette situation, le Quartier Général eu l’idée de mobiliser … les enfants et de les lancer à la chasse aux jerrycans perdus. Pour chaque jerrycan ramené, ils se voyaient attribuer un Certificat de Mérite signé par le Commandant Suprême des Forces Expéditionnaires Alliées, Dwight Eisenhower lui-même, ainsi que quelques friandises.

Des pipe-lines sous la Manche et sur terre

Espérant que la situation militaire s’améliorerait assez rapidement, les Alliés prévoyèrent dès J+10 une deuxième phase où le transport transmanche se ferait via des navires citernes (tankers). Ceux-ci, mouillés près des plages, alimenteraient, via des stations de pompages situées à terre, des réservoirs alimentant des stations de remplissage des jerrycans. C’est le programme Tombolas et Minor System. A partir de la fin juillet des pétroliers purent enfin accéder au port de Cherbourg libéré en remis en état à la hâte.

Enfin, conscient que ce système était sensible à la fois à la météo, aux attaques des U-Bootes en Manche, ainsi qu’aux attaques aériennes des tankers sur les plages ou das les ports, les alliés lancèrent un autre programme qu’ils estimaient plus pérenne, Pluto (Pipe-Line Underwater Transport of Oil). Il s’agissait ni plus ni moins que de relier par des pipe-lines sous-marins l’Ile de Wight sur la côte sud de la Grande-Bretagne au port de Cherbourg, distant de 125 km.

Cette installation était prévue ensuite pour se prolonger par un réseau de pipe-lines terrestres passant par Fougère, Laval, Châteaubriant, pour atteindre le port pétrolier de Donges où pourraient directement arriver les pétroliers ayant traversé l’Atlantique et repartait ensuite vers Vannes pour alimenter la Bretagne, ainsi que vers l’Est de la France pour suivre les armés se dirigeant vers l’Allemagne.

Enfin pour compléter ces moyens lourds, dont la mise en place pris du retard, des transports de jerrycans seront effectués par route grâce au Red Ball Express, ainsi que par voies ferrées au fur et à mesure de la réparation des infrastructures, et enfin par péniches entre Petit-Couronne dans la banlieue de Rouen et Paris. Certains transports se firent même en utilisant les Douglas C-47, le Skytrain pour les américains ou le Dakota pour les britanniques, qui avaient largués les parachutistes sur le Normandie le 6 juin.

L’art du juste à temps

Quel bilan peut-on dresser de ces opérations ? Du 6 juin à la fin août, les Alliés reçurent 5,2 millions de tonnes de carburant dont 80 % directement depuis les navires pétroliers. Pluto transporta 379 000 tonnes, soit 8 % du total, avec moins de 1,8 % de perte en ligne. Les armées alliées étaient donc correctement approvisionnées. Mais fin août, la Bataille de Normandie terminée et la Seine franchie, les armées allemandes fuirent à toute vitesse vers les frontières du Reich pour s’y rétablir. Derrière, au Nord le 21e Groupe d’Armées de Montgomery file vers la Belgique et la Hollande, au Centre la 1e Armée US de Hodges file vers l’Allemagne, tout comme la 3e Armée US de Patton plus au Sud. Il faut alors plus de 2 300 tonnes de carburant par jour.

Mais les lignes d’approvisionnement se sont considérablement allongées. Le Red Ball Express comblera en partie les manques, mais pas suffisamment pour maintenir le rythme de l’avance. Ainsi Patton ne reçut le 31 août que 90 tonnes de carburant sur les 1 155 tonnes attendues. Et les approvisionnements en vivres et munitions connurent le même ralentissement. Les logisticiens de l’US Army firent alors des miracles en utilisant les pratiques du juste à temps nées chez Ford dans les années 30 et au redémarrage progressif des transports ferroviaires. Fin septembre Patton recevait 1 450 tonnes de carburant par jour.

Ce fut d’autant plus facile que l’avancée des armées permettait maintenant d’utiliser des ports de débarquement plus proches du front tels Rouen, Le Havre ou Anvers. Une avancée qui permettait aussi aux Britanniques de construire un second pipe-line Pluto entre Dungeness à Ambleteuse. Ce dernier restera en service jusqu’en août 1945, débitant 3 900 tonnes de carburant par jour.

Les armées alliées ne manquèrent jamais plus de carburant

Jean-François Prevéraud

Pour beaucoup plus de détails, on consultera avec intérêt l’ouvrage de Philippe Baudin, Quand l’or noir coulait à flots aux Editions Heimdal.

US Gallon : 3,8 litres

Gallon Imperial : 4,54 litres

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