« Il faut construire 35 réacteurs nucléaires d’ici 2050 », selon Bernard Bigot, du CEA

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Par publié le à 07h01

« Il faut construire 35 réacteurs nucléaires d’ici 2050 », selon Bernard Bigot, du CEA

Le CEA organise ce jeudi 10 avril une journée dédiée à la valorisation de la recherche. A cette occasion, l’administrateur général de cet organisme, Bernard Bigot, nous a présenté sa vision sur la politique industrielle volontariste qui devrait à ses yeux prévaloir dans le secteur de l’énergie.

Industrie & Technologies : Trois ans après Fukushima, l’atome semble revenir en force dans les politiques énergétiques après une période de gel des projets. Partagez-vous cette analyse ?

Bernard Bigot : Fukushima a été un choc, puisque c’était la première fois qu’un grand pays industriel et démocratique vivait un accident nucléaire majeur. Pour autant, le nucléaire continue à progresser dans le monde, avec 60 réacteurs en cours de construction. La Chine, notamment, se montre très volontariste, en parallèle de sa démarche de développement des énergies renouvelables. Après avoir marqué une pause de 2011 à 2013, elle a finalement conduit un audit sur les enjeux de sûreté et a relancé sa politique industrielle en la matière.

Le Président américain a de son côté réaffirmé que les Etats-Unis souhaitaient conserver une part d’énergie nucléaire, en dépit du fait qu’ils bénéficient d’importantes réserves de gaz de schiste. Quant à l’Allemagne, qui a voulu sortir trop vite du nucléaire, elle est aujourd’hui obligée de produire davantage de gaz à effet de serre, avec des coûts qui s’envolent.

I&T : Vous continuez donc à estimer que le rapport bénéfice/risque est favorable au nucléaire ?

B.B. : Oui le nucléaire garde toute sa pertinence, car il présente un niveau de risque très élevé quant à ses conséquences, mais hautement improbable, et de forts bénéfices. Il est notamment incontournable pour substituer les énergies fossiles et compenser l’intermittence et le caractère diffus des énergies renouvelables. Il offre de plus une stabilité des prix dans le temps, si l’installation est pérenne, puisque près de 90% des coûts sont liés à l’investissement, et 10% seulement au combustible, à l’exploitation, au démantèlement et à l’assainissement.

L’enjeu majeur est celui de la sécurité, qui implique le choix de technologies robustes. Une bonne gestion industrielle consisterait à lancer un plan de substitution progressive des installations existantes par de nouvelles, de haute sécurité. Ainsi, la fermeture de Fessenheim n’est pas nécessairement une erreur stratégique, si l’on met une nouvelle construction en chantier.

I&T : Aujourd’hui, il semble déjà délicat politiquement de prolonger les centrales existantes…Une politique volontariste de construction est-elle envisageable ?

BB : Pour que nous puissions assurer notre indépendance vis-à-vis des énergies fossiles, et que l’énergie nucléaire puisse couvrir demain 50% des besoins en électricité, conformément aux objectifs fixés par le Président de la République, il faut lancer la construction de 35 réacteurs. On ne peut en effet pas estimer que la durée de vie des centrales actuellement en fonctionnement excèdera les 55 ou 60 ans. A l’horizon 2050-2055, toutes les centrales qui existent aujourd’hui auront été arrêtées. Il faut donc construire avant de fermer, d’autant plus qu’entre le lancement d’une centrale et sa connexion au réseau, huit à dix ans s’écoulent.

En France, entre 1973 et 1990, nous avons lancé trois à quatre centrales chaque année, dimensionnant ainsi l’outil industriel dans des conditions qui n’étaient pas pérennes. Aujourd’hui, une planification raisonnable au rythme d’une centrale par an serait plus pertinente. L’enjeu, c’est d’avoir une politique énergétique non pas pour les cinq ans qui viennent mais pour les cinquante ans qui viennent. C’était l’approche du pacte nucléaire en 1973, et l’énergie abondante et peu chère a été la condition du progrès. Pour retrouver des marges de progrès et de croissance aujourd’hui, il faut privilégier un optimum technico-économique pour la production d’énergie.

-Quels seraient les défis technologiques associés à une telle planification ?

- Après Flamanville, nous disposerons de retours d’expérience pour optimiser l’EPR. Reste une question à résoudre : celle de la gestion des combustibles usés de ces réacteurs, le problème étant très clairement aujourd’hui de gérer le plutonium, ce que les réacteurs actuels ne permettent pas. D’où l’importance d’aller vers une quatrième génération, permettant le multi-recyclage du plutonium. A l’horizon 2050, il nous faudra à la fois un parc de réacteurs à eau pressurisée type EPR ou Atmea et un ou deux réacteurs à neutrons rapides permettant le multirecyclage du plutonium. Ce qui permettra d’envisager l’avenir du parc nucléaire non pas sur 50 ans mais sur…plus de 8000 ans !

-Quand pourrait-on en voir un premier prototype ?

-Une phase de décision doit intervenir en 2019, avec la restitution des travaux d’avant-projet détaillé réalisé avec les industriels français et étrangers. La décision de la construction peut être prise à ce moment-là. Elle devrait prendre six ans à onze ans, avant dix ans d’expérimentation d’un réacteur, ce qui nous mène vers 2040 pour un premier réacteur industriel.

Propos recueillis par Thibaut de Jaegher et Muriel de Vericourt

 

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Commentaires

13 réactions

Poilu
Le 10/04/2014 à 12h11
Le plus grand débouché industriel est le dementellement des centrales, ce qui est confirmé par la prolifération des bureaux d études spécialises. Il n est pas concevable de faire peser sur la collectivité un coût illimité du risque ou du recyclage des déchets. De toute sa hauteur, j attendrai que M. Bigot nous parle d avancées technologique dans le recyclage des déchets et dans pourquoi pas dans la fission. Aujourd'hui même, alors que des entreprises françaises achevé la couverture de Tchernobyl , le sarcophage de béton fissure. L URSS est tombée après la faillite de Tchernobyl, le Japon vacille depuis Fukushima, et l avenir est menacé car rien est résolu sur place. Au centenaire de la guerre 14-18, nous sommes en droit de ne plus suivre les sachants, nos merveilleux ingénieurs des mines. Il est vraissemblable que le recrutement va devenir difficile.

SC
Le 10/04/2014 à 12h31
Bonjour et merci de partager cette vision de l'avenir. J'aimerais savoir où on va trouver le combustible pour ces centrales, qui va l'extraire et où, à quel prix, dans quelles conditions de sécurité pour les mineurs. J'aimerais aussi savoir la vision du CEA concernant le démantellement des centrales qui seront en fin de vie dans les 10 ans qui viennent. Enfin, en matière de sécurité autant qu'en matière de recyclage des déchets, puisque c'est ce que vous mettez en avant, j'aimerais savoir ce qui permet d'affirmer que nous sommes sortis de la phase de "recherche", ce qui permet de dire que nous sommes sûrs que les technologies dont vous faites la promotion sont validées. J'espère que vous pourrez me répondre et me convaincre du sérieux de votre projet.

Gregoire
Le 10/04/2014 à 14h55
C'est évident que la construction d'autres centrales est nécessaire si nous voulons encore nous éclairer et nous chauffer dans les 20 prochaines années. Par contre comme le pétrole, l'uranium est une énergie finie qu'on achète, nous sommes tout de même dépendant de ce ressource. La France est indépendante énergétiquement qu'à 9% (pour rappel, le rendement d'une centrale n'est que de 6%) Ne serait-il pas judicieux de faire différentes technologie? Par exemple la centrale au "Thorium" qui pourrait recycler nos déchets nucléaires? Un autre point important à soulever, les mentalités des français ne sont pas prêtes à accepter la construction de nouvelles centrales, la communication va être indispensable et très importante pour faire passer la peur du nucléaire.

ArnaudGz
Le 11/04/2014 à 06h05
"90% des coûts sont liés à l’investissement, et 10% seulement au combustible, à l’exploitation, au démantèlement et à l’assainissement". En une phrase Mr Bigot décrédibilise tout le reste de ses propos. C'est clairement une action de lobbyisme. Il serait plus de 9 fois moins couteux de monter une centrale nucléaire avec des équipements "sain" que de la désassembler avec des équipements contaminées? Il est clair que les 10% ne correspondent qu'à l'exploitation et que le coût du démantèlement, et encore plus de l'assainissement, n'est pas du tout prix en compte. Il y a une place pour le nucléaire (3G et 4G) dans le mix énergétique. Mais il est dangereux de ne pas prendre en compte l'intégralité du cycle de vie de cette technologie. Et encore plus de mentir sur une technologie si sensible, l'exemple de Tepco est il déjà trop loin?

OBSERVATOIRE du NUCLEAIRE
Le 12/04/2014 à 07h29
Le 20 juillet 2007, dans l'émission C dans l'air (cf http://www.youtube.com/watch?v=kIhr3HWZCMY ), Stéphane Lhomme annonçait qu'il fallait fermer d'urgence des dizaines de réacteurs au Japon sous peine d'avoir sous peu une catastrophe. M Bigot a alors étalé toute sa suffisance et son incompétence en répliquant avec le plus grand mépris que la sécurité était assurée. 3 ans plus tard, c'était Fukushima...

S.Bardet
Le 14/04/2014 à 09h19
Ces gens là n'ont aucune considération pour l'avenir de notre civilisation. Seule compte l' ''économie'' immédiate et leur boulimie de chantiers gigantesques ( et de fric bien entendu ) est sans limites !

Pit
Le 14/04/2014 à 21h35
Le discours sur l'Allemagne nous prédisant que sa sortie du nucléaire est une catastrophe n'est valable...qu'aujourd'hui ! Oui, actuellement l'Allemagne à quelques difficultés quand à sa suffisance énergétique. Son industrie génère aussi des taux de CO2 importants... Mais dans quelques années, les investissements dans les énergies renouvelables et les économies d'énergie payerons leurs fruits, et nous nous en serons encore à réfléchir ou " cacher " nos déchets nucléaires et à payer le cout pharamineux des démantèlements (et je ne parle même pas d'un éventuel accident...)

Antoine
Le 15/04/2014 à 13h10
Construire un réacteur nucléaire coûte une fortune, non seulement avec l'EPR en Finlande et en France, mais aussi avec d'autres réacteurs aux Etats-Unis et ailleurs. ... Le coût de l'électricité produite avec le nucléaire du futur est aussi des plus élevés. Exemple : Du nucléaire en Grande-Bretagne ? ... Les énergies renouvelables produisent une électricité moins coûteuse. Au point de remettre en cause la construction de nouveaux réacteurs à Témelin en Tchéquie.

Michel
Le 16/04/2014 à 09h57
Merci monsieur Bigot pour cette vision de l'avenir qui aura peut-être un écho auprès de nos "politiques" à la vue courte, obnubilés par leur réélection. Le nucléaire est l'avenir de la transition énergétique. Cette technologie permettra de produire massivement une électricité à coût modéré qui se substituera progressivement aux énergies fossiles en voie de raréfaction. Les énergies renouvelables, et particulièrement les éoliennes et le photovoltaïque, auront été une illusion couteuse qui a retardé l'investissement financier dans les moyens productifs d'avenir comme le nucléaire. Puisse votre parole, Monsieur Bigot, être entendue par nos élus pour leur ouvrir les yeux sur la réalité du monde et de la France.

tricastin
Le 16/04/2014 à 15h30
Construire de nouveaux réacteurs est nécéssaire, rien que pour avoir l'équivalent d'un réacteur il faut 1 éolienne tous les métres sur une surface de 800 hectares....La population ne veux pas des éoliennes, je préfère avoir une centrale face à moi, quand au risque d'accident je vous laisse seul juge. Comprendre comment fonctionne un centrale serait déja bien pour certains....

Antoine
Le 16/04/2014 à 21h44
Lien oublié ... Construire un réacteur nucléaire coûte une fortune, non seulement avec l'EPR en Finlande et en France, mais aussi avec d'autres réacteurs aux Etats-Unis et ailleurs. ... Le coût de l'électricité produite avec le nucléaire du futur est aussi des plus élevés. Le lien de l'exemple est ici : http://energeia.voila.net/electri2/nucleaire_grande_bretagne.htm ... Les énergies renouvelables produisent une électricité moins coûteuse. Au point de remettre en cause la construction de nouveaux réacteurs à Témelin en Tchéquie.

Lionel
Le 17/04/2014 à 07h53
En effet, il serait intéressant de se pencher sérieusement sur les centrales au thorium. Ca fait des décennies qu'il a été prouvé que la technologie fonctionne, même s'il reste des améliorations à effectuer pour passer à très grande échelle. Les centrales au thorium sont moins chères, consomment moins de combustible (sachant que les réserves sont élevées, de toute façon) et produisent moins de plutonium. La filière thorium est donc peu intéressante pour produire des armes nucléaires, et c'est une des raisons évoquées pour expliquer sa quasi-absence de développement dans les pays puissants... Je lisais récemment que la Chine veut s'y mettre à grande échelle et court terme. Les autres grands pays utilisateurs de l'électricité nucléaire devraient peut-être investir un peu plus dans la filière thorium, parce que si les chinois réussissent à industrialiser la technologie à grande échelle, et sont les seuls à le faire, ils pourront la vendre au monde entier.

Casseavenir
Le 19/04/2014 à 12h13
Tous les ingénieurs de conception savent que depuis le début le ver est dans le fruit. Des gaines de combustible au zirconium qui produisent de l'hydrogène après quelques heures à haute température dont explosion inéluctable à chaque fois des centrales par manque de refroidissement. Défauts de construction répétés à x exemplaires et blocage d'une très grande partie de nos centrales s'il faut absolument intervenir en urgence pour une maintenance sur le parc. Tout ceci à été déjà rapporté et récemment par la revue grand publique "Science et Vie". La France aura ses pestiférés (population et régions) comme à Fukushima.

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